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valeurs et concepts

La radicalité : la cohérence plutôt que l’intransigeance (Michel Lepesant)

Par rapport à l’ambition de réussir des rencontres de l’écologie radicale, c’est-à-dire (1) faire de la diversité des écologistes une force et (2) malgré l’urgence des crises environnementale, sociale et humaine, prendre le temps de suivre les questionnements dans le bon sens – les « valeurs », puis les « objectifs » d’un « projet de société », puis les « mesures » d’un « programme politique » –, que peut vouloir dire la « radicalité » de l’écologie radicale ?

L’écologie radicale est « idéologiquement » radicale.

A la question politique des anciens sur la nature du meilleur régime (« à qui est-il juste que le pouvoir revienne ? ») les temps modernes ont apporté la réponse de la démocratie : le Souverain, c’est le peuple. A pu alors s’ouvrir un nouveau champ de questions – celui des rapports entre Etat et Société – qui s’est depuis 2 siècles essentiellement ramené au débat du socialisme et du libéralisme. Aujourd’hui, l’écologie vient briser ce face-à-face idéologique en introduisant la question de la nature dans celle, socialiste, de la société juste et dans celle, libérale, de la vie individuelle réussie : l’homme n’est pas seulement un associé (Société) ou un individu (Marché et Droit), c’est aussi un vivant (Nature).

Seule une « écologie radicale » permet de penser et de sortir des contradictions symétriques du socialisme et du libéralisme parce qu’elle permet de les renvoyer dos à dos (a) en dégageant, malgré leur opposition politique, leurs racines idéologiques communes, et (b) en construisant ses propres racines idéologiques à partir d’un dépassement critique de leurs contradictions.

(a) Il n’est pas extraordinaire de s’apercevoir de la symétrie de ces contradictions. Sans avoir besoin d’affirmer que le socialisme et le libéralisme seraient par essence contradictoires, il suffit juste de constater que, quand le socialisme se contredit, il cède à l’ultrasocialisme de même que, quand le libéralisme se contredit, il cède à l’ultralibéralisme. Ce sont leurs contradictions qui sont symétriques et nous pouvons déjà en entrapercevoir une dimension dans les rapports entre Etat et Société : ultrasocialisme et ultralibéralisme tendent chacun à leur manière à éliminer l’un des termes. Mais il y a beaucoup d’autres racines communes que nous devons rajouter :

(b) Autant de racines à critiquer, autant de manières de faire des mondes écologiquement responsables et de construire un projet idéologique radicalement différent (un « nouveau paradigme » ?).

C’est donc bien radicalement que l’écologie s’introduit dans un débat idéologique dans lequel socialisme et libéralisme partagent le même fond : parce que chacune de ses propres racines peut se présenter comme une critique radicale de leurs racines communes.

L’écologie radicale est une « écologie politique ».

Le réseau des résistances écologiques est d’autant plus éclaté qu’il se trouve pris en tenailles entre un parti officiel écologique dont les idées ne pèsent guère même au sein de ses alliances politiciennes et la déferlante consumériste post-Grenelle d’une « croissance verte » (des yaourts bio au bonus écologique, etc). Face à cette double diversion, urgence il y a à repolitiser l’écologie pour éviter qu’elle ne se réduise à un livre de recettes individuelles et techniques pour lutter au jour le jour contre les crises du climat, de l’énergie, de la bio-diversité…

Dépolitisation de l’écologie quand on croit que les solutions peuvent être techniques et/ou individuelles : car la politique (H. Arendt) n’a plus de raisons d’être (discuter de l’agir et agir) si tout ce qui concerne la vie en commun – tout ce dont la condition est la « pluralité » – se ramène à des problèmes techniques – tout ce dont la condition est l’utilité. Comment l’écologie radicale peut-elle s’opposer à cette crise de la dépolitisation ?

Parce que les initiatives sont multiples, et les tentations d’intransigeance presque aussi nombreuses, ne faut-il pas penser que la politisation de l’écologie peut s’enchaîner selon 3 degrés :

  1. Il y a d’abord un niveau individuel tout à fait acceptable si l’on comprend qu’il est à la fois nécessaire mais insuffisant. Nécessaire de faire ce que l’on dit ; pratiquer dans la mesure du possible l’accord de ses actes et de ses idées. D’autant qu’il est souvent plus facile de commencer par de petits gestes pour en arriver à « décoloniser son imaginaire » (S. Latouche) que de suivre le trajet inverse (de la belle théorie à la juste pratique) : par exemple, une exigence personnelle de « sobriété volontaire » redonne quotidiennement sens et pouvoir à nos volontés. Mais ce niveau est insuffisant sauf à croire qu’une « main invisible écologique » produira ses effets collectifs à l’insu des individus.
  2. C’est pourquoi, l’écologie radicale doit s’appuyer sur ces actions de second niveau qui sont des « expérimentations collectives » (P. Ariès) : amap, sel, scop, éco-village, éco-construction, sortir du nucléaire, anti-ogm, etc. Ce niveau, qui est celui d’une « plate-forme de convergence » (C. Sunt), est lui aussi nécessaire mais insuffisant. Car aujourd’hui, chacun d’entre nous peut vivre le contraste entre la richesse et la fécondité de ses multiples engagements et la pauvreté stérile de leurs effets pour réussir à contester et transformer radicalement la société entière.
  3. C’est pourquoi il faudrait que puisse se mettre en place une réelle visibilité politique de l’écologie radicale : défendant clairement ses valeurs, proposant un projet de société fortement structuré autour de quelques objectifs bien définis, osant déjà avancer quelques mesures programmatiques. Mais c’est là aussi que peuvent naître de nouvelles difficultés car l’éclatement du réseau écologique n’est pas seulement dû à des focalisations pratiques différentes (chacun dans sa vie associative sait qu’on ne fait bien que quand on fait en profondeur, radicalement) mais aussi à des fermetures d’esprit qui font que beaucoup trop de militants simplifient et les problèmes et les solutions. Beaucoup, obsédés par leurs « marottes » idéologiques sont tellement persuadés d’être dans la vérité qu’ils en arrivent à confondre intransigeance et radicalité.

L’écologie radicale n’est pas intransigeante.

Ce dont il s’agit alors pour l’écologie radicale c’est de se doter d’un cadre de cohérence suffisamment ouvert pour qu’ils puisse permettre de convertir la diversité de nos approches de l’écologie radicale en une force « hégémonique » (C. Mouffe).

Aujourd’hui se multiplient les appels à l’unité et à la convergence mais comment ne pas constater le manque d’audace pour proposer un tel cadre de cohérence ouvert ?

Chacun a en mémoire comment après le succès du vote du 29 mai 2005, la tentative « unitaire », par peur excessive mais historiquement certes justifiée d’un « programme commun » tout ficelé, s’est ridiculisée dans un projet rhapsodique et stérile autour de quelques 125 propositions.

Quand nous lisons les nombreux appels à l’unité nous pouvons faire 3 constats :