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faire de la politique

Leçons de la crise : la démocratie comme hétérotopie

Francine Bavay, été 2009

Avec la fin des grandes utopies, passer du mode de développement au mode de « vivre ensemble », demande plus que changer de mots. C'est investir de nouveaux lieux communs, en faire des utopies localisées, des lieux de contestation du monde où nous vivons.

Depuis plusieurs dizaines d'années, crise est le maître-mot pour illustrer la situation du capitalisme dans son mouvement de globalisation. La crise environnementale, résultat du développement du capitalisme industriel productiviste, est dénoncée par les écologistes depuis les années 70. La crise sociale, résultat de la précarisation des sociétés liée à la domination du libéralisme (néo et social), a été disséquée depuis le choc pétrolier de 1973 et ses conséquences sur l'emploi. La crise financière, conséquence de la dérégulation du milieu des années 80 et attendue depuis longtemps déjà, a commencé avec la crise des subprimes à l'été 2007. Ces crises se nourrissent l'une l'autre.

À ce stade, une question ne doit pas être occultée : une crise d'accumulations de crises est-elle une crise ou un mode de fonctionnement structurel ? La crise financière va-t-elle remettre en cause le modèle de développement dominant ou servira-t-elle de moment d'adaptation ?

La période de dépression économique liée à l'éclatement de la bulle des subprimes n'en est encore qu'à ses débuts. Les écologistes que nous sommes pourraient se réjouir de cette décroissance obligée. Pour trois raisons, ils ne le peuvent pas : la première est que le gaspillage s'amplifie plutôt que de régresser ; la seconde est la répartition inégale des efforts, classiquement au détriment des plus fragiles ; la troisième est le danger de dérives autoritaires pour résoudre la question de raréfaction des ressources, tant sociales que naturelles. De nouveaux reculs démocratiques sont en effet à craindre dans une décennie ouverte sur les lois liberticides auxquelles le 11 septembre 2001 a servi d'alibi.

Changer de stratégie

C'est le moment de reposer la question des valeurs qui sous-tendent l'action politique de gauche. La question du partage, des ressources naturelles, des richesses, des activités, des biens communs (la démocratie en constituant le plus précieux, même si les formes varient), de la protection sociale… doit être mise au cœur des problématiques de gouvernement, de gouverne comme on dit au Canada. Il faut aussi s'affronter à la contradiction fondamentale des sociétés démocratiques dominées par le capitalisme, entre une sphère politique où un homme ou une femme valent une voix, et une sphère économique exorbitante de la démocratie où le pouvoir réside dans l’apport de capital et la capacité à accumuler des profits.

Le droit à échapper au capitalisme va devenir une question politique d'actualité dans les années à venir. Cela ne signifie pas la disparition miraculeuse du capitalisme mais l'auto-organisation de la société pour permettre à celles et ceux qui le souhaitent de produire ou de consommer autrement et de décider de ce qui les concerne.

Vers une hétérotopie démocratique

Des alternatives économiques : coopératives, systèmes d'échange locaux, économie sociale et solidaire surtout, existent déjà. Elles sont nées au moment où la lutte entre personne humaine et capital pour conceptualiser l'activité partenariale faisait rage. Pourtant elles laissent trop indifférents celles et ceux avec lesquels nous cherchons à inventer un autre mode de « vivre ensemble ».

Elles sont pourtant la solution structurelle à la question qui se pose si on les aborde d'une perspective adaptée à l'état de globalisation de l'humanité, une perspective altermondialiste.

Rénovation du néo-libéralisme ou extension de la démocratie ?

Tel est le clivage de court et moyen terme. À long terme, si la transformation sociale et écologique prend toute l'importance qu'elle doit prendre pour la survie de l’humanité, elle obligera probablement les sociétés à choisir entre capitalisme et démocratie.

Les grandes utopies sont mortes. Il faut inventer une autre manière de dire ce qu'est l'état d'une société. Passer du mode de développement au mode de « vivre ensemble », c'est plus que changer de mots, c'est aussi investir de nouveaux lieux communs, en faire des utopies localisées, des lieux de contestation du monde où nous vivons, des hétéro-topies au sens foucaldien du terme. Des hétérotopies démocratiques.