Ce texte a été écrit après deux autres :
On peut considérer ces deux textes comme une exploration du contexte et des besoins que nous avons. Ici, il s'agit d'en reprendre quelques éléments mais surtout de démarrer une réflexion sur les aspects organisationnels plus concrets.
Merci au passage à Toni Prug et Ben Geer qui ont été très réactifs à ma demande de contact et pour leurs encouragements à voler leurs travaux.
Ce présent texte en est à la deuxième version majeure, la première ayant été diffusée via une discussion électronique. Cette nouvelle version est plus complètes, et intègre des tentatives de réponses, incomplètes, à différentes remarques, dont celles de Francine Bavay et de Philippe Zarifian que je remercie ici. (La critique de Philippe Zarifian approfondit des aspects que je ne fais qu'effleurer, j'en mets une grande partie dans un commentaire en bas de la page).
Ce texte est encore susceptible de changer. Il a aussi une suite, qui propose quelque chose d'utilisable, un « comment faire ? », encore plus concret, après cette présente exploration du « pourquoi faire ? » ou « pour quoi faire ? ».
Nous ne sommes pas des observateurs extérieurs à la société dans laquelle nous vivons. Nous sommes la société. Notre objectif n'est pas de créer des modèles de sociétés idéales, mais de vivre nous-mêmes les interactions et de les orienter vis à vis de nos valeurs, dans un sens qui permette de construire les conditions du bonheur de tous. La questions constitutionnelle se pose à tous les niveaux : local, national, européen, mondial ; et au niveau également des organisations politiques que nous essayons de mettre en place. Cette question est la question démocratique de base : comment nous organisons-nous collectivement pour nous doter de nos propres règles de vie collectives ? Ainsi, sur ce plan au moins, il n'y a pas vraiment de différence entre notre organisation politique et la société que nous voulons. Et pour y réfléchir il faut avoir entre autres conscience que, pour la société comme pour une organisation politique :
La question de notre organisation revient fréquemment. Mais il ne suffit pas de dire « structurons-nous ! » ou de lister les caractéristiques d'une organisation idéale pour qu'elle advienne. Il est certes important de mettre les besoins et les contraintes noir sur blanc. Mais il faut ensuite avancer sur son élaboration. Cela demande du travail, de l'écoute, de la patience et du respect pour les différences.
Comment pourrait-on y parvenir ?
Typiquement, les structures que les organisations adoptent pour prendre des décisions sont fermées. Personne n'est responsable de ses actions, on ne peut pas empêcher les abus de pouvoir, et la connaissance est gardée cachée. On assiste constamment à la privatisation d'organisations qui devraient pourtant être le bien commun de leurs membres. Souvent aussi, quand les structures ont pris une espèce d'autonomie par rapport aux personnes, elles deviennent une machine qui tourne à vide : exister pour exister devient leur raison d'être.
Ce que nous voulons, au contraire, c'est faire vivre une communauté humaine qui soit et reste transparente, dans laquelle les gens soient autonomes, et que cette organisation satisfasse leur volonté de participer réellement. Il y a un désir pour une forme ouverte d'organisations. Ce désir vient d'une insatisfaction générale, non seulement vis à vis des structures des partis, des entreprises, des exécutifs et leurs administrations, mais également vis à vis des structures de beaucoup de groupes de bénévoles ou de militants.
Quant aux structures informelles, si elles sont parfois créées ainsi exprès, elles arrivent le plus souvent « par défaut ». Comme le pouvoir y est masqué et souvent personnalisé, elles sont très difficiles à remettre en question. Elles sont même très difficiles à identifier comme telles et donc à devenir l'objet d'une discussion quelconque. Si les militants s'y consacrent malgré tout, ils y consomment alors souvent beaucoup de temps et d'énergie, au détriment de l'idéal poursuivi et des projets menés, et cela a un effet démoralisant sur eux.
Les organisations ouvertes sont une manière d'envisager une solution à ces problèmes et de donner un cadre pour l'action. L'adjectif « ouverte » suggère un certain nombre de qualités : transparence, résistance aux prises de pouvoir et évolution par augmentation continue des participant-e-s. Une organisation ouverte est ouverte : à l'intérieur, à l'extérieur et à l'avenir. Garder le terme « organisation » est assez neutre et évite de caractériser la structure comme étant un « réseau », un « mouvement », etc., chacun de ces termes véhiculant un imaginaire qui n'est pas partagé.
Les organisations qui veulent une société meilleure devraient implémenter, ici et maintenant, les principes sur lesquels cette société meilleure devrait être fondée, au nombre desquels : autogestion, transparence, responsabilisation, et propriété collective des connaissances et de toutes les ressources nécessaires. Quelle structure politique ces organisations devraient-elles utiliser ?
La notion d'organisation ouverte a été étudiée par un groupe de militants anticapitalistes du Royaume-Uni et exposée en atelier au FSE de Londres en 2004. Ces travaux sont décrits sur le site http://www.open-organizations.org/ . Le texte ci-dessus en est largement inspiré ; le projet « Open organizations » se donne en effet pour objectif de proposer des réponses éprouvées aux questions sur la structure politique, sans pour autant fournir une solution complète et fermée (plutôt des principes et des outils pratiques) ; beaucoup d'idées peuvent y être piochées.
Nous sommes des résistants et nous savons parfaitement l'exprimer dans nos textes. Mais il nous faut sortir du piège de n'être que cela : nous devons également mener des batailles écologistes et altermondialistes, et les gagner. Pour cela, nous avons besoin d'une zone de débats et d'élaboration pacifiée. Nous avons besoin également d'un outil politique pour construire du commun. Le tout élargi au-delà de nos frontières.
Mais avant d'entrer dans le concret d'un de la construction possible d'un tel outil politique, au moins pour les première étapes, faisons un point sur la situation dans notre sphère altermondialiste-écologiste. Quelques constats supplémentaires :
Malgré tout, nous avons le sentiment que ce qui nous rapproche est plus fort que ce qui nous différencie. Nous avons appris à nous connaître, nous nous sommes souvent rencontrés depuis 2006. Et nous sommes confrontés aux mêmes problèmes, qui sont sérieux :
Malgré tout donc, nous souhaitons nous engager dans une démarche commune de constitution d'une organisation, et à un niveau européen qui plus est. Au minimum créer un cadre pour le débat et l'élaboration.
Les auteurs prétendent en outre ici (mais ils savent que cette position est un sujet de débat) qu'en recherchant l'ouverture, nous aurons un moteur plus puissant qu'en recherchant l'unité. Car ce que nous sommes aujourd'hui est destiné à évoluer, et ce à quoi nous faisons face et que nous combattons est une combinaison de processus. Nous devons donc nous aussi mettre en place un ensemble de processus, dans un système auto-organisé. Le risque à se focaliser sur l'unité, c'est de se contenter de regarder le passé pour vérifier nos différences (et désespérer), alors que nous ouvrir c'est regarder vers l'avenir (et vivre). C'est aussi de cette manière que nous pourrons ouvrir nos propositions au reste du monde, et pas seulement à des militants chevronnés.
Dans les messages reçus avant Miremont, une personne a écrit (extrait) : « Je ne pourrai pas participer aux rencontres de Miremont et je le regrette, mais je souhaite de tout cœur qu'il en sorte du concret. Assez de discours, il faut passer à l'action. » D'autres messages vont dans le même sens.
Je ne sais pas exactement comment se passer de discussions et ce que peut signifier « passer à l'action ». Quand on ne sait pas quoi faire (et la période est particulièrement brumeuse), le risque est de s'agiter simplement pour se prouver qu'on existe.
En venant tous à Miremont et en contribuant pendant la période préparatoire, nous avons de fait déjà créé une zone d'échange qui aura l'utilité que nous lui donnerons. Pour la plupart d'entre nous, nous nous connaissons bien maintenant. Peut-être sera-t-il plus facile d'avancer. Nous avons toujours besoin de débats, car si nous avons des objectifs communs, nous pouvons avoir des tactiques différentes. Mais nous avons besoin que ces débats soient pacifiés. Nous avons également besoin de méthodes de travail pour que nos débats aboutissent et produisent des décisions. Et nous savons que vouloir brûler les étapes peut nous faire reculer, cela s'est déjà produit dans le passé.
Zone de débats pacifiée et efficace, méthodes pour décider et peut-être mieux agir ensemble, … cela s'appelle bien un outil politique. Il conviendra cependant de bien caractériser cet outil politique que nous voulons. Et il s'agira aussi de mettre au point une méthode pour construire cet outil et le faire évoluer de façon continue. Dans ce domaine, nous avons vraiment besoin d'innover : nous avons un réel problème à réutiliser toujours les mêmes pratiques et les mêmes façons de faire, qui se retournent immanquablement contre nous. Beaucoup de contributions expriment des besoins quant à cet outil, mais restent vagues sur le comment. Nous savons très bien que convoquer des assises, organiser un grand forum, ce n'est pas un bon point de départ pour créer une organisation politique ; ou alors on se contente des vieilles recettes avec une avant-garde éclairée, un comité central, des délégués, un texte rédigé par quelques-uns qui se fige immédiatement dans le marbre, et des batailles internes ensuite qui sont des obstacles au vrai débat, qui lui est légitime.
Le but ici n'est pas de détailler un modèle de fonctionnement très précis : il ne faut pas tomber dans le risque de l'abstraction pour l'abstraction. Il faut certes prendre du recul avec la façon dont on fonctionne et la décrire, mais il ne faut pas attendre de l'avoir décrite en détails pour commencer à fonctionner… C'est l'organisation elle-même qui élabore son fonctionnement. Le but ici est d'« amorcer la pompe » et de proposer un cadre.
Quelque soit l'échelle, faire de la politique signifie organiser des interactions entre des personnes. À chaque fois que des personnes forment un groupe et organisent volontairement leurs interactions d'une certaine manière, il s'agit d'une décision ou d'un ensemble de décisions politiques. Les interactions entre personnes sont des échanges actifs, il n'y a rien de statique, ce sont des processus. La politique concerne donc les choix de processus collectifs. Par exemple, concrètement, il y a plusieurs systèmes de votes ; il y a plusieurs manières de rédiger un texte en commun ; il y a des modèles d'organisation très hiérarchiques descendants, des modèles plus horizontaux ; etc. ; sur chacun de ces thèmes, choisir parmi les différentes possibilités est en soit un sujet politique.
On peut illustrer l'importance de penser en terme de processus, en terme de dynamique donc, par l'exemple suivant. Quand quelqu'un demande « si nous n'aimons pas le capitalisme, alors par quoi est-ce qu'on le remplace ? », il y a vraisemblablement une erreur de perception. Le capitalisme est un ensemble de processus que des gens font fonctionner de manière continue ; ce n'est pas un état pour une société. Une organisation humaine n'est jamais statique, elle change perpétuellement d'état, elle fonctionne : le terme « structure organisationnelle » a l'inconvénient de trop faire penser à quelque chose de statique, alors qu'il s'agit bien d'un système dynamique. Une réponse appropriée à la question plus haut serait donc : face à la dictature des marchés, il faut inventer et mettre en place des processus de démocratie radicale. Il s'agit bien de s'organiser pour développer une puissance d'agir.
Lorsque les personnes d'une organisation choisissent des processus, elles ont comme critère le fait que le résultat attendu probable (externe ou interne) soit le meilleur possible. Et évaluer un résultat, c'est juger qu'il est bon ou mauvais, en s'appuyant sur des valeurs. Pour nous, ce seront des valeurs politiques. Si par exemple une des valeurs est le féminisme, alors nous jugerons les processus paritaires meilleurs que les autres, et donc très concrètement, pour la prise de parole en réunion, nous utiliserons le principe de la « fermeture éclair ». Si par exemple une de nos valeurs est la paix alors nous devons avoir une méthode de résolution non-violente des conflits qui ne manqueront pas d'arriver.
Pour faire simple, on peut distinguer plusieurs composantes dans l'organisation dynamique. Prenons une métaphore (assez boiteuse, désolé). Pour permettre de naviguer, les composants d'un bateau doivent co-exister et s'articuler.
C'est une telle organisation qui permet de met les valeurs en actes (à des personnes de naviguer). Et la description de cette organisation s'appelle une constitution.
Après cette exploration du « pourquoi ? » et un dessin des contours de ce que nous pourrions construire ensemble, Un autre texte avance des propositions très concrètes sur le « comment ? ».