Evelyne Perrin (AC !, Stop Précarité, Gauche Alternative Champigny) Contribution aux journées de l’écologie radicale à Miremont août 2008 Sur le thème « Faire de la politique »
Nous nous inspirons pour rédiger cette contribution de deux très beaux textes, « Peut-on penser la politique ? », d’Alain BADIOU (Le Seuil, 1985), et « Pour une nouvelle pensée politique » de Philippe ZARIFIAN (site http://pagesperso-orange.fr/philippe.zarifian/, page 128 et suivantes, 20 août 2005), ainsi que de « Sur les formes de la vie politique », du même, page 165 et suivantes, 26 décembre 2006.
Tout le monde est conscient de la crise qui traverse le monde politique, la démocratie dite représentative, et les organisations politiques qui en sont les organes telles que les partis. Aucun parti n’échappe à cette crise, qui touche aussi bien les formes que le fond : les seuls partis - que sont les Verts, la LCR futur NPA et les Alternatifs, - qui échappent à l’aplatissement largement consensuel des programmes et objectifs des partis de l’UMP au PS ont eux-mêmes beaucoup de mal à surmonter la crise du politique.
Les formes de fonctionnement des partis sont largement perçues comme dépassées, car s’opposant de manière archaïque aux nouveaux modes d’expression subjective et interpersonnelle, en réseau, des individus et collectifs de la post-modernité : embrigadement, hiérarchie, bureaucratie, délégation sans contrôle, centralisation du pouvoir et personnalisation, lutte de clans et de chefs pour le pouvoir…versus auto-organisation, absence de hiérarchie, coopération décentralisée et respect des minorités et opposants, confiance interpersonnelle, rotation et non cumul des mandats, pluri-appartenance…
Sur le fond, un parti comme le PS se démarque de moins en moins des objectifs d’accompagnement du capitalisme financiarisé et mondialisé que porte la droite, sinon sur la méthode et le rythme des « réformes » (i.e. de la contre-réforme). Cela explique que des membres éminents du PS soient entrés sans état d’âme ni reniement dans le gouvernement Fillon-Sarkozy, et que ce dernier ait aidé Strauss-Khan à accéder au FMI. Le PC, prisonnier de son histoire et de son fonctionnement bureaucratique et hiérarchisé, confronté plus directement à la crise du marxisme, ne parvient pas à surmonter son déclin et à donner place à sa critique interne, qui seule pourrait le ressourcer.
Même des partis qui se veulent promoteurs de modes de fonctionnement et d’objectifs alternatifs comme les Verts, paralysés très souvent par leurs luttes intestines, et la LCR en cours de transformation en NPA, qui se veut éloignée du pouvoir institutionnel, sont caractérisés à un titre ou à un autre par les tares traditionnelles des partis. Un exemple est que rien n’indique que le NPA, bien que plus ouvert à la pluralité des appartenances, accepte de perdre son fonctionnement centralisé et sa certitude de détenir la vérité ou l’orthodoxie.
Il résulte de cette crise que de plus en plus de citoyens engagés en politique se détournent des partis, n’y entrent pas ou les quittent, pour mener des actions sous des formes différentes, associations, clubs, réseaux, collectifs, mouvements, qui occupent le vide laissé par les partis sur des enjeux majeurs de notre société et « font de la politique » au sens noble du terme, c’est-à-dire portent des aspirations à l’émancipation humaine et sociale, à la justice sociale, à l’égalité (à titre d’exemple, le réseau RESF).
Depuis déjà quelques décennies (le rôle fondateur de mai 68 dans ses multiples composantes est à cet égard décisif), de multiples organisations de la société civile ont émergé et se sont saisies de questions ou d’enjeux décisifs pour l’avenir de nos sociétés, que n’arrivaient plus à porter les partis politiques, pris dans leurs jeux de pouvoir et leurs enjeux purement institutionnels : crise sociale et montée des inégalités, exclusion, crise écologique, virage sécuritaire et policier, discriminations, désignation d’un « ennemi intérieur », islamophobie et chasse aux sans-papiers…
Ces mouvements ont attiré de nombreux citoyens pas forcément encartés, syndicalistes, militants associatifs, dont de nombreux jeunes, qui se reconnaissent plus dans ces formes d’engagement que dans l’engagement partidaire. Malgré le risque de dispersion, d’éclatement, inhérent à cette effervescence, des convergences ont été recherchées avec plus ou moins de bonheur, et des rencontres fructueuses ont eu lieu notamment dans les Forums sociaux européens et mondiaux. Lorsque le politique, c’est-à-dire l’enjeu de pouvoir à travers les élections, a pris le dessus, ces échanges se sont heurtés aux volontés d’appareils identitaires et ont échoué à construire du commun.
Il ressort de toutes ces expériences que quelque chose se cherche, de commun à différentes luttes, de désir d’émancipation et de justice sociale, de renversement des dominations (domination du capital sur le travail, dominations coloniales et post-coloniales, domination de l’homme sur la femme…), et de prise de conscience aigüe de notre commune humanité dans la mondialisation, et de notre lien à la terre comme notre habitacle commun.
Mais les convergences sont encore en train de se chercher, de se construire, et la nécessaire centralité (et non centralisation, cf. Zarifian op. cité) de ces mouvements n’est pas encore ébauchée.
Un risque pèse sur ces tentatives : lorsque les efforts se consacrent à bâtir des programmes (ex des 125 propositions perçues par certains comme un dogme, alors qu’il s’agissait d’un compromis laborieux et circonstanciel), l’élan initiateur se perd, car tout programme fige le caractère en mouvement des luttes et de ce qui fait la politique, dont l’essence (cf. Badiou et Zarifian) est d’être en mouvement, de porter la volonté émancipatrice, émancipation individuelle et sociale. Badiou écrit : « La possibilité de l’impossible est le fond de la politique ».
Comme le dit Zarifian, « l’objet principal de la politique n’est pas de combattre un adversaire, ni de se centrer sur l’assurance de la sécurité, mais d’assurer à la fois : - les conditions d’essor de la liberté, au sens positif de la prise d’initiative face aux problèmes du monde […] ; - les conditions d’un vivre ensemble, d’une solidarité entre citoyens associés autour de ces problèmes, mais en apportant le développement d’une éthique généreuse de l’art de vivre, ouverte aux différentes cultures, ouverte à l’étranger (qui devient celui qu’on accueille), adaptée bien sûr aux conditions de notre monde (en particulier en matière écologique) ».
A cet égard, la forme "mouvement"présente une supériorité sur la forme "parti", toujours selon Zarifian : « En principe, elle [la forme mouvement] devrait apporter une coordination égalitaire, non hiérarchique, des relations horizontales, une grande souplesse de configuration, des débats ouverts, car non inféodés à des enjeux de pouvoir personnel ou partidaire, et surtout : l’engagement pratique, "tous ensemble", dans l’affrontement actif, positif, aux grands problèmes de notre époque (l’écologie, le dépassement du salariat, l’émancipation des femmes, la paix face à la guerre, la lutte contre la pauvreté…) ».
Alain Badiou décrit ainsi les tâches de la politique : « Qu’est-ce qu’une politique radicale, qui va à la racine, qui récuse la gestion du nécessaire, qui réfléchit les fins, qui maintient et qui pratique la justice et l’égalité, et qui cependant assume le temps de paix, et n’est pas comme l’attente vide du cataclysme ? » 1)
Nos objectifs ne doivent pas être contenus, et enfermés, dans un programme 2). Ils sont de l’ordre des principes :
C’est autour de tels principes conducteurs de l’action que peuvent se fédérer ou coopérer plusieurs forces du mouvement social, au niveau local, national, européen et mondial. Il s’agit donc de désirs de transformation du monde, articulés sur des luttes, mais leur donnant un horizon plus lointain, afin d’éviter que chaque lutte s’épuise sans engendrer de continuité.
Or, cette transformation est déjà engagée, même si elle peut paraître balbutiante, dans les luttes actuelles aux quatre coins de la planète, car la prise de conscience des impasses et des dangers mortels de la poursuite de la situation actuelle est maintenant planétaire, en même temps que profondément perçue, même de façon peu articulée, par les populations. Chacun peut expérimenter à son échelle, avec des différences de degrés énormes, les ravages et destructions du capitalisme mondialisé, et en même temps des alternatives de vie.
Permettez moi de reprendre ici les propositions de « Projet pour une Alternative », de Philippe Zarifian 3), qui identifie ce qui constitue à ses yeux les différentes facettes de l’émancipation sociale et humaine :
« Qu’est-ce qui se dégage progressivement des luttes et des aspirations ? une réconciliation avec les forces de la nature, forces dont nous faisons partie. […]. On doit nécessairement reconsidérer les modes de consommation […] Les deux valeurs éthiques que ce retournement de point de vue nous fait découvrir sont : - la frugalité, ce qui est nécessaire à une vie bonne et partageable à l’échelle mondiale ; - la générosité et la convivialité. »
« Que signifie concrètement la perspective d’abolition du salariat ? Une chose très simple et très concrète à la fois : la mise en place de rapports sociaux et de formes d’organisation qui réconcilient directement l’usager, le citoyen et le travailleur. […] L’entreprise ne doit pas être simplement démocratisée en interne. Elle doit désormais s’inscrire dans des processus politiques d’expression de la citoyenneté ».
« [Nous devons apporter] un soutien éthique et politique au désir de paix et nous opposer systématiquement aux pratiques de guerre. […] La mondialité ne pourra pleinement se développer que si elle est soutenue par ce désir de paix. Dans le cas contraire, nous allons, à grande vitesse, vers des affrontements et des destructions considérables. Le désir de paix n’est pas autre chose que le désir de vie, dans les conditions du monde actuel. »
« La pleine émancipation des femmes est une condition absolue de l’émancipation humaine générale et ne peut être enfermée dans la seule émancipation sociale (dans l’égalité des droits). »
« La démocratie active est la mise en mouvement des citoyens associés, prenant l’initiative par eux-mêmes, et à partir de leur propre intelligence et éthique, de leurs propres valeurs de vie, de transformer la société. La démocratie active est partout. […] Elle exprime toujours l’exercice d’un pouvoir qui, sur une question même purement locale, vise toujours à promouvoir un choix global de société. »