L'objectif de ce document est de susciter un débat lors des journées de l'écologie radicale de Miremont ces 29-30-31 août 2008. Il ne se veut certainement pas exhaustif mais espère attirer l'attention sur l'aspect jugé quelque peu artificiel de certaines oppositions qu'un projet écologiste résolument de gauche, solidaire et populaire se devrait à mon sens d'éviter, en ces moments de quintuple crise sociale, climatique, alimentaire, financière et énergétique. Il est l(a très modeste)'œuvre d'un non-économiste, à laquelle les lecteurs voudront bien excuser une démarche personnelle d'aspect parfois propédeutique et certaines éventuelles approximations, quitte à les corriger pendant le débat.
Lorsque le rapport Brundtland introduisit en 1987 le concept de
développement «durable» (sustainable development), ce dernier était sans ambiguïtés,
le définissant comme «(répondant) aux besoins du présent sans compromettre la
capacité des générations futures de répondre aux leurs» 1). Il établissait également
comme priorité la réponse aux besoins essentiels des plus démunis.
Ce rapport ouvrait cependant une boîte de Pandore car il suggérait l'idée des limitations
que l'état des techniques et des organisations sociales imposait sur la capacité à
répondre aux besoins actuels et à venir et il déclarait la croissance économique
nécessaire.
Dans un monde de plus en plus soumis aux politiques néolibérales, et avec cette
capacité qui leur est propre à pervertir le langage, la droite mais aussi la gauche sociale-démocrate
se sont empressées de ne retenir que la troisième partie du message, faisant
ainsi l'éloge d'une «soutenabilité faible», véritable entreprise de peinturlurage en vert du
capitalisme.
Cette entreprise de propagande a connu son acmé avec feus les Traités Constitutionnel
et Modificatif Européens, ou le développement durable était entre autres conditionné à
une croissance équilibrée, une stabilité des prix et une économie sociale de marché
hautement compétitive ; l'alinéa de l'article en question se terminant par une promotion
du progrès scientifique et technique, l'on ne pouvait mieux signifier le côté ultrafaible
d'une telle soutenabilité 2)!
Le concept de décroissance, quant à lui n'a pas une origine univoque. Des
auteurs classiques comme Ricardo ou encore Malthus anticipaient, en raison de
l'augmentation prévisible de la population mondiale, une diminution des rendements
agricoles suite à la mise en culture de terres de moins en moins fertiles. Le second auteur
cité préconisait une stagnation, voire une régression de la population mondiale pour
répondre à ce défi 3).
Le rapport du Club de Rome Halte à la croissance soulignait en 1972 l'absence de
parallèlisme entre croissance économique et développement, compte-tenu
des limites
matérielles de la planète 4).
Quelqu'un comme Ivan Illich ou
plutôt son traducteur français parlait
déjà d'a-croissance
dans La Convivialité 5).
Le terme de décroissance proprement dite a probablement été popularisé par
l'économiste hétérodoxe Nicholas Georgescu-Roegen,
dans La décroissance : entropie,
économie, écologie, a réattiré l'attention sur une des contradictions du paradigme
économique néoclassique, fondé sur une croissance infinie dans un monde fini et aux
ressources fossiles épuisables et a proposé d'introduire les lois de la thermodynamique
et notamment la deuxième, si bien résumée dans un film de Woody Allen par
l'aphorisme «tout fout le camp», en économie 6).
Depuis quelques années, il a été vulgarisé dans plusieurs ouvrages par toute une série
d'intellectuels francophones Serge
Latouche, Paul Ariès, Alain Gras, Nicolas Ridoux…et
est défendu par quelques périodiques La
décroissance, Silence, Entropia – 7), 8), 9), 10).
L'on retiendra ici de ces productions une critique radicale du développement, qu'il soit
«durable» ou non, l'accolement de cet adjectif à ce nom étant jugé comme un oxymore
(Serge Latouche), la nécessité de décoloniser l'imaginaire (Paul Ariès) et même une
remise en cause d'un certain progrès tel que l'entendaient les Lumières.
Ce mouvement s'est récemment concrétisé par la création du réseau des Objecteurs de
Croissance et de plusieurs rencontres ayant eu lieu notamment l'été dernier en Limousin
et cet été en Franche-Comté.
Dernière «consécration» en date, la décroissance a fait l'objet d'une plénière lors des
dernières Journées d'été des Verts à Toulouse le 22 août dernier, et il n'est plus une seule
sensibilité de ce parti qui ne cite la décroissance qui
«de l'empreinte écologique», qui
«soutenable», qui «solidaire»… comme
élément du projet politique dans les prémotions,
à commencer par Alter Ekolo, où les débats sur le sujet agitent il est vrai la liste
depuis sa création, mais aussi de manière un peu confuse et émotionnelle lors de la
réunion de Clermont-Ferrand
en décembre 2007.
Après ces quelques rappels, je souhaite maintenant vous faire rapidement part
de l'état de mes interrogations sur ces sujets, fondées sur une lecture que j'espère
attentive de quelques-uns
des ouvrages plus haut cités et de quelques autres.
Comme nous tous, je suis séduit par le projet des Objecteurs de Croissance. Séduit, mais
pas encore totalement convaincu, ne demandant qu'à l'être. Non pas tant par les
faiblesses théoriques du corpus que Paul Ariès reconnaît lui-même
dans son dernier
ouvrage La décroissance : un nouveau projet politique, car il ouvre avec beaucoup de
bonheur des perspectives pour l'écologie politique et plus largement pour la gauche
toute entière, bien plus que ne le font les partis traditionnels ou encore n'importe quel
numéro du Nouvel Observateur ou du Monde2…
Pour moi, la principale critique, et, pourquoi ne pas le dire, le principal impensé de la
décroissance est celui de la transition. Quoique notamment Paul Ariès s'en défende
ardemment, mais il reconnaît lui-même
la pluralité du mouvement, allant jusqu'à
nuancer «décroissants» et «objecteurs de croissance» dans un des derniers numéro de La
décroissance, on ne peut s'empêcher de retrouver chez certains une forme de néomalthusianisme
11). Est-ce
qu'une décroissance de la population serait une réponse à la
sortie des crises actuelles 12), 13)?
Toujours dans le cadre de la transition, une des
analyses non néomalthusienne
de cette question que j'ai lu sur le sujet est l'oeuvre de
notre camarade Alter Ekolo Bernard Guibert, qui se revendique si je ne me trompe pas de
la décroissance, dans un ouvrage à plusieurs mains 14). Cette analyse, rejoignant à
priori celle du décroissant Vert le plus médiatique Yves Cochet dans une interview
donnée à Politis, suggère la mise en oeuvre d'une politique de type post-keynésienne
à
base de grands travaux 15). Or, ce type de politique productiviste qui est vilipendée de
manière assez unanime dans les milieux décroissants est typiquement une politique
productrice de…croissance (du PIB) même s'il est possible de trouver des solutions pour
qu'elle ne soit pas productrice de…croissance de l'empreinte écologique. Et à ce
moment, quelle différence avec un parti de l'écologie politique traditionnel comme les
Verts, chez qui la décroissance de l'empreinte écologique est un élément du programme
de la commission économique, et dont le président Pascal Canfin prétend dans le
Podcast du site des Verts concacré au sujet, qu'elle est également la doctrine de Serge
Latouche 16)? Les objecteurs de croissance se verraient ainsi doublés sur leur gauche, si
j'ose dire, par certaines sensibilités de la gauche des Verts comme Écologie Populaire!,
chez qui certains revendiquent une décroissance solidaire, ou encore Francine Bavay,
pointant avec raison dans une contribution intitulée Altermondialisme et écologie,
reprise plus largement dans Pour un manifeste alterécologiste par Benoist Magnat, le fait
que certaines pandémies mondiales comme celle du SIDA, soient un des principaux
pourvoyeurs de la décroissance de l'empreinte écologique 17), 18), 19).
Une critique annexe est qu'il existe une version forte du développement durable, encore
appelé «soutenabilité forte» par Jean-Marie
Harribey ou Bernard Guibert dans l'ouvrage
plus haut cité qui, si je suis prêt à reconnaître qu'elle n'a pas autant une fonction de mot
obus pour
le dire plus prosaïquement, elle est beaucoup moins sexy…ne
me semble
pas une charge moins forte contre le productivisme 20), 21). Pour être tout à fait franc, et
je rappelle que je ne suis pas économiste universitaire, j'ai beaucoup de mal à saisir la
nuance qu'il pourrait exister entre un projet politique de soutenabilité forte, qui postule
la complémentarité des facteurs, la non-rationalité
d'un homo œconomicus ainsi qu'
une régulation politique et non par le marché, et la décroissance solidaire…
J'en resterai là dans le cadre de ce document. On pourra juger ces critiques un
peu oiseuses compte-tenu
du fait que les Objecteurs de Croissance partagent finalement
avec l'écologie politique un grand nombre de valeurs communes : critique féroce du
néolibéralisme et plus largement du productivisme, critique du PIB comme indicateur
de richesse économique, recherche d'alternatives à l'économie monétaire, promotion
d'une démocratie participative radicale, éloge d'une forme de sobriété volontaire,
promotion de l'agriculture biologique, de circuits économiques courts, allocation
universelle d'existence, réduction du temps de travail 20
heures par semaine ou crédit
temps de travail limité à 30.000 heures sur une vie chez André Gorz 22)…
Cependant,
les conversations que j'ai en privé avec certains militants de l'écologie politique ou de la
gauche radicale léniniste que ce soit en France ou en Belgique m'informent d'un grand
degré d'interrogation entourant ce nouveau paradigme.
En souhaitant ouvrir un débat qui permettra à chacun d'évoluer.
Frédéric Supiot
Saint-Pargoire
(Languedoc), le 25 août 2008
Bibliographie :
(1) Rapport Brundtland « Notre avenir à tous », Fleuve
(2) Traité établissant une constitution pour l'Europe, article I-3,
alinéa 3 (http://eurlex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:C:2004:310:0011:0040:FR:PDF)
(3) Thomas R. Malthus « Principes d'économie politique », Calmann-Lévy
(4) Rapport Meadows (club de Rome) « Halte à la croissance! », Fayard
(5) Ivan Illich « La convivialité », Points
(6) Nicholas Georgescu-Roegen « La décroissance. Entropie, écologie, économie », Sang de la Terre
(7) Serge Latouche « Le pari de la décroissance », Fayard
(8) Paul Ariès « La décroissance : un nouveau projet politique », Golias
(9) Alain Gras « Le choix du feu », Fayard
(10)Nicolas Ridoux « La décroissance pour tous », Parangon/Vs
(11)Editorial de La Décroissance d'avril 2008
(12)Yves Paccalet « L'humanité disparaîtra, bon débarras », Arthaud
(13)Serge Latouche, Bernard Guibert et al. « Antiproductivisme, altermondialisme, décroissance »,Parangon/Vs
(14)Patrick Piro « Dire la vérité et protéger les plus faibles », 5 juin 2008
(15)http://www.lesverts.fr/article.php3?id_article=3525
(16)Jean Desessard et al. « Refonder les Verts », contribution aux Journées d'été des Verts de Toulouse
(17)Francine Bavay « Altermondialisme et écologie », contribution aux Journées d'été des Verts de Toulouse
(18)Benoist Magnat « Pour un manifeste alterécologiste », contribution aux Journées d'été des Verts de Toulouse
(19)Jean-Marie Harribey « Le développement soutenable », Economica
(20)André Gorz « Métamorphoses du travail », Galilée