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valeurs et concepts

(Dé)croissance et développements (Frédéric Supiot)

L'objectif de ce document est de susciter un débat lors des journées de l'écologie radicale de Miremont ces 29-30-31 août 2008. Il ne se veut certainement pas exhaustif mais espère attirer l'attention sur l'aspect jugé quelque peu artificiel de certaines oppositions qu'un projet écologiste résolument de gauche, solidaire et populaire se devrait à mon sens d'éviter, en ces moments de quintuple crise sociale, climatique, alimentaire, financière et énergétique. Il est l(a très modeste)'œuvre d'un non-économiste, à laquelle les lecteurs voudront bien excuser une démarche personnelle d'aspect parfois propédeutique et certaines éventuelles approximations, quitte à les corriger pendant le débat.

Lorsque le rapport Brundtland introduisit en 1987 le concept de développement «durable» (sustainable development), ce dernier était sans ambiguïtés, le définissant comme «(répondant) aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs» 1). Il établissait également comme priorité la réponse aux besoins essentiels des plus démunis.
Ce rapport ouvrait cependant une boîte de Pandore car il suggérait l'idée des limitations que l'état des techniques et des organisations sociales imposait sur la capacité à répondre aux besoins actuels et à venir et il déclarait la croissance économique nécessaire.
Dans un monde de plus en plus soumis aux politiques néolibérales, et avec cette capacité qui leur est propre à pervertir le langage, la droite mais aussi la gauche sociale-démocrate se sont empressées de ne retenir que la troisième partie du message, faisant ainsi l'éloge d'une «soutenabilité faible», véritable entreprise de peinturlurage en vert du capitalisme.
Cette entreprise de propagande a connu son acmé avec feus les Traités Constitutionnel et Modificatif Européens, ou le développement durable était entre autres conditionné à une croissance équilibrée, une stabilité des prix et une économie sociale de marché hautement compétitive ; l'alinéa de l'article en question se terminant par une promotion du progrès scientifique et technique, l'on ne pouvait mieux signifier le côté ultrafaible d'une telle soutenabilité 2)!

Le concept de décroissance, quant à lui n'a pas une origine univoque. Des auteurs classiques comme Ricardo ou encore Malthus anticipaient, en raison de l'augmentation prévisible de la population mondiale, une diminution des rendements agricoles suite à la mise en culture de terres de moins en moins fertiles. Le second auteur cité préconisait une stagnation, voire une régression de la population mondiale pour répondre à ce défi 3).
Le rapport du Club de Rome Halte à la croissance soulignait en 1972 l'absence de parallèlisme entre croissance économique et développement, compte-tenu des limites matérielles de la planète 4).
Quelqu'un comme Ivan Illich ou plutôt son traducteur français parlait déjà d'a-croissance dans La Convivialité 5).
Le terme de décroissance proprement dite a probablement été popularisé par l'économiste hétérodoxe Nicholas Georgescu-Roegen, dans La décroissance : entropie, économie, écologie, a réattiré l'attention sur une des contradictions du paradigme économique néoclassique, fondé sur une croissance infinie dans un monde fini et aux ressources fossiles épuisables et a proposé d'introduire les lois de la thermodynamique et notamment la deuxième, si bien résumée dans un film de Woody Allen par l'aphorisme «tout fout le camp», en économie 6).
Depuis quelques années, il a été vulgarisé dans plusieurs ouvrages par toute une série d'intellectuels francophones Serge Latouche, Paul Ariès, Alain Gras, Nicolas Ridoux…et est défendu par quelques périodiques La décroissance, Silence, Entropia7), 8), 9), 10). L'on retiendra ici de ces productions une critique radicale du développement, qu'il soit «durable» ou non, l'accolement de cet adjectif à ce nom étant jugé comme un oxymore (Serge Latouche), la nécessité de décoloniser l'imaginaire (Paul Ariès) et même une remise en cause d'un certain progrès tel que l'entendaient les Lumières. Ce mouvement s'est récemment concrétisé par la création du réseau des Objecteurs de Croissance et de plusieurs rencontres ayant eu lieu notamment l'été dernier en Limousin et cet été en Franche-Comté. Dernière «consécration» en date, la décroissance a fait l'objet d'une plénière lors des dernières Journées d'été des Verts à Toulouse le 22 août dernier, et il n'est plus une seule sensibilité de ce parti qui ne cite la décroissance qui «de l'empreinte écologique», qui «soutenable», qui «solidaire»… comme élément du projet politique dans les prémotions, à commencer par Alter Ekolo, où les débats sur le sujet agitent il est vrai la liste depuis sa création, mais aussi de manière un peu confuse et émotionnelle lors de la réunion de Clermont-Ferrand en décembre 2007.

Après ces quelques rappels, je souhaite maintenant vous faire rapidement part de l'état de mes interrogations sur ces sujets, fondées sur une lecture que j'espère attentive de quelques-uns des ouvrages plus haut cités et de quelques autres.
Comme nous tous, je suis séduit par le projet des Objecteurs de Croissance. Séduit, mais pas encore totalement convaincu, ne demandant qu'à l'être. Non pas tant par les faiblesses théoriques du corpus que Paul Ariès reconnaît lui-même dans son dernier ouvrage La décroissance : un nouveau projet politique, car il ouvre avec beaucoup de bonheur des perspectives pour l'écologie politique et plus largement pour la gauche toute entière, bien plus que ne le font les partis traditionnels ou encore n'importe quel numéro du Nouvel Observateur ou du Monde2
Pour moi, la principale critique, et, pourquoi ne pas le dire, le principal impensé de la décroissance est celui de la transition. Quoique notamment Paul Ariès s'en défende ardemment, mais il reconnaît lui-même la pluralité du mouvement, allant jusqu'à nuancer «décroissants» et «objecteurs de croissance» dans un des derniers numéro de La décroissance, on ne peut s'empêcher de retrouver chez certains une forme de néomalthusianisme 11). Est-ce qu'une décroissance de la population serait une réponse à la sortie des crises actuelles 12), 13)?
Toujours dans le cadre de la transition, une des analyses non néomalthusienne de cette question que j'ai lu sur le sujet est l'oeuvre de notre camarade Alter Ekolo Bernard Guibert, qui se revendique si je ne me trompe pas de la décroissance, dans un ouvrage à plusieurs mains 14). Cette analyse, rejoignant à priori celle du décroissant Vert le plus médiatique Yves Cochet dans une interview donnée à Politis, suggère la mise en oeuvre d'une politique de type post-keynésienne à base de grands travaux 15). Or, ce type de politique productiviste qui est vilipendée de manière assez unanime dans les milieux décroissants est typiquement une politique productrice de…croissance (du PIB) même s'il est possible de trouver des solutions pour qu'elle ne soit pas productrice de…croissance de l'empreinte écologique. Et à ce moment, quelle différence avec un parti de l'écologie politique traditionnel comme les Verts, chez qui la décroissance de l'empreinte écologique est un élément du programme de la commission économique, et dont le président Pascal Canfin prétend dans le Podcast du site des Verts concacré au sujet, qu'elle est également la doctrine de Serge Latouche 16)? Les objecteurs de croissance se verraient ainsi doublés sur leur gauche, si j'ose dire, par certaines sensibilités de la gauche des Verts comme Écologie Populaire!, chez qui certains revendiquent une décroissance solidaire, ou encore Francine Bavay, pointant avec raison dans une contribution intitulée Altermondialisme et écologie, reprise plus largement dans Pour un manifeste alterécologiste par Benoist Magnat, le fait que certaines pandémies mondiales comme celle du SIDA, soient un des principaux pourvoyeurs de la décroissance de l'empreinte écologique 17), 18), 19).
Une critique annexe est qu'il existe une version forte du développement durable, encore appelé «soutenabilité forte» par Jean-Marie Harribey ou Bernard Guibert dans l'ouvrage plus haut cité qui, si je suis prêt à reconnaître qu'elle n'a pas autant une fonction de mot obus pour le dire plus prosaïquement, elle est beaucoup moins sexy…ne me semble pas une charge moins forte contre le productivisme 20), 21). Pour être tout à fait franc, et je rappelle que je ne suis pas économiste universitaire, j'ai beaucoup de mal à saisir la nuance qu'il pourrait exister entre un projet politique de soutenabilité forte, qui postule la complémentarité des facteurs, la non-rationalité d'un homo œconomicus ainsi qu' une régulation politique et non par le marché, et la décroissance solidaire…

J'en resterai là dans le cadre de ce document. On pourra juger ces critiques un peu oiseuses compte-tenu du fait que les Objecteurs de Croissance partagent finalement avec l'écologie politique un grand nombre de valeurs communes : critique féroce du néolibéralisme et plus largement du productivisme, critique du PIB comme indicateur de richesse économique, recherche d'alternatives à l'économie monétaire, promotion d'une démocratie participative radicale, éloge d'une forme de sobriété volontaire, promotion de l'agriculture biologique, de circuits économiques courts, allocation universelle d'existence, réduction du temps de travail 20 heures par semaine ou crédit temps de travail limité à 30.000 heures sur une vie chez André Gorz 22)
Cependant, les conversations que j'ai en privé avec certains militants de l'écologie politique ou de la gauche radicale léniniste que ce soit en France ou en Belgique m'informent d'un grand degré d'interrogation entourant ce nouveau paradigme.
En souhaitant ouvrir un débat qui permettra à chacun d'évoluer.

Frédéric Supiot
Saint-Pargoire (Languedoc), le 25 août 2008

Bibliographie :
(1) Rapport Brundtland « Notre avenir à tous », Fleuve
(2) Traité établissant une constitution pour l'Europe, article I-3, alinéa 3 (http://eurlex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:C:2004:310:0011:0040:FR:PDF)
(3) Thomas R. Malthus « Principes d'économie politique », Calmann-Lévy
(4) Rapport Meadows (club de Rome) « Halte à la croissance! », Fayard
(5) Ivan Illich « La convivialité », Points
(6) Nicholas Georgescu-Roegen « La décroissance. Entropie, écologie, économie », Sang de la Terre
(7) Serge Latouche « Le pari de la décroissance », Fayard
(8) Paul Ariès « La décroissance : un nouveau projet politique », Golias
(9) Alain Gras « Le choix du feu », Fayard
(10)Nicolas Ridoux « La décroissance pour tous », Parangon/Vs
(11)Editorial de La Décroissance d'avril 2008
(12)Yves Paccalet « L'humanité disparaîtra, bon débarras », Arthaud
(13)Serge Latouche, Bernard Guibert et al. « Antiproductivisme, altermondialisme, décroissance »,Parangon/Vs
(14)Patrick Piro « Dire la vérité et protéger les plus faibles », 5 juin 2008
(15)http://www.lesverts.fr/article.php3?id_article=3525
(16)Jean Desessard et al. « Refonder les Verts », contribution aux Journées d'été des Verts de Toulouse
(17)Francine Bavay « Altermondialisme et écologie », contribution aux Journées d'été des Verts de Toulouse
(18)Benoist Magnat « Pour un manifeste alterécologiste », contribution aux Journées d'été des Verts de Toulouse
(19)Jean-Marie Harribey « Le développement soutenable », Economica
(20)André Gorz « Métamorphoses du travail », Galilée

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textes/de_croissance_et_developpements.txt · Dernière modification: 2008/08/27 22:31 par fsup
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