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En affinant les identités et assumant les différences (Sergio Ghirardi)

Dans la nébuleuse des critiques radicales de la société dominante, des vieilles peurs et de nouveaux tabous apparaissent.

L’exigence, plus que compréhensible, de ne pas vouloir se confondre, ni se compromettre, avec la cuisine politicienne des socialistes et communistes, objectivement complices de la société dominante, risque, néanmoins, de conduire à l’effacement de la « critique de l’économie politique » du patrimoine de la critique sociale. C’est un tout petit peu comme si, par peur d’être assimilés aux antisémites, on s’interdisait de critiquer le fascisme de l’état israélien.

Presque deux siècles de critique de l'économie politique ont défini clairement le mode de production capitaliste en tant que mode de production dominant et désormais unique. Cela n’a pas suffi, néanmoins, pour évacuer tout risque d'amalgame et de confusion.

A partir de 1917, le bolchevisme a transformé la critique pratique naissante du capitalisme en justification idéologique du capitalisme d'État d’une société autoritaire auto proclamée comme communiste. Une telle barbarie, a constitué la meilleure propagande pour les requins du capitalisme libéral et a été dénoncée, depuis les années trente, par plusieurs enfants déchus de la révolution d'Octobre (ce même Trotsky, dont le rôle de commandant en chef de l'armée rouge avait pourtant fait de lui l'acteur principal de la répression contre-révolutionnaire en Union Soviétique à partir de 1919).

Se moquant royalement, à coups de pioche, de ces repentances tardives, l'expérience dite communiste en Russie a sauvegardé l’essentiel du mode de production capitaliste: l’accumulation de la valorisation économique à travers «l’exploitation du temps de travail abstrait» des individus.

Le prolétariat était ainsi confronté à un seul capitaliste: l'État.

Une misérable idéologie, de moins en moins révolutionnaire, s'est greffé, depuis, sur la critique de l'économie politique pour la détourner à de fins de récupération politique. L’anticapitalisme spectaculaire des restes de la gauche traditionnelle et des diverses gauchismes, sortis comme des avortons de la récupération des luttes radicales de mai 68, a effectivement constitué un dernier sursaut de cette mystification, accompagnant l'instauration d'un totalitarisme de l’économie qui a fait régresser toute espoir de révolution sociale. Toute participation au développement de la société dominante (durable ou pas) se traduit toujours dans un soutien de fait à la société capitaliste, qu’elle vienne du chantage à la survie de la société de consommation ou de l’imposition monstrueuse et grotesque d’une dictature sur le prolétariat (censé, en plus, en masochiste stakhanoviste, apprécier son infortune).

Le productivisme économiste qui accable les humains, et met désormais en péril la survie même de l’espèce, est un productivisme capitaliste ainsi que le développement, forcené ou durable, de la marchandise et de son fétichisme planétaire.

En 1989, l’effondrement de la forme capitaliste à «spectacle concentré» (le capitalisme d'État) a laissé à la forme gagnante de ce même mode de production (le capitalisme libéral à «spectacle diffus») la totale direction des opérations. Cela s’est traduit dans une nouvelle société globale économiste dont le paroxysme productiviste est géré par les mafias multinationales et par une gouvernance mondiale totalitaire. Ce monde, auquel on est obligé de s’attaquer pour se sauver la peau, est totalement libéral envers la circulation des marchandises et de plus en plus autoritaire envers les êtres humains. Le libre marché pour les unes, l'État de rigueur et d’exception pour les autres.

En fait, une telle société, à «spectacle intégré», accumule tous les inconvénients des deux formes précédentes, mais elle n’a rien de nouveau excepté son «libéral-stalinisme».

La société du spectacle n’est que la forme achevée de la société capitaliste arrivée à la phase terminale. Plus utilisé que connu, le concept de spectacle nécessite encore, probablement, un approfondissement. Ce qui, par contre, est déjà absolument certain, est que l’évacuation de l’adjectif qualificatif «capitaliste» de la définition de la société dominante, et «anticapitaliste» des luttes qui s’y opposent, se traduit par une critique générique vidée de toute radicalité. Le pire étant que, d’une telle façon, on évacue toute hypothèse d’un possible dépassement de la société qui nous opprime, jusqu’à mettre en danger notre survie. On ne peut mener à bonne fin une critique de la société de l’aliénation, si cette critique se manifeste dans des formes aliénées.

La critique ponctuelle du capitalisme n’est donc pas un hommage confus et embarrassant à un passé révolu, mais une lucidité nécessaire à la critique pratique du présent.

Une analyse plus articulé des conditions actuelles et de l’histoire qui nous a amené dans une telle situation rendrait encore plus évidente la liaison étroite entre la critique de la société productiviste et celle de la société capitaliste. Cela est certainement un thème central de débat qui mérite approfondissement. Une autre politique est possible, qui requiert une conscience sans faille de ce qui nous accable.

Cela exclue l'énième «refondation» d'un parti politique destiné à gérer comme avant-garde la conscience des masses. Il s’agit, plutôt, pour sortir du capitalisme planétaire et aller vers une société internationale solidaire, d’inventer un monde nouveau à partir d’une subjectivité organisée horizontalement. La fédération des différentes luttes et alternatives locales dans un projet d'autogestion généralisée de la vie quotidienne est un premier point sensible à considérer: Assez de gauches alternatives! Il nous faut désormais, sans délai, une radicale alternative à la gauche.

textes/en_affinant_les_identites_et_assumant_les_differences.txt · Dernière modification: 2008/08/16 21:57 par jerome
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