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Ce texte a été écrit par Bernard Guibert comme contribution au livre-projet de la campagne de José Bové, paru en juin 2007 : « Un autre monde est en marche », Éditions Syllepse.

(en PDF ici)

Libérons la nature ! (Bernard Guibert)

Le marché comme modèle de gouvernement politique universel

Pour le néolibéralisme, que les antilibéraux combattent, il n'y a rien de mieux que le marché. C'est "la loi et les prophètes" pour l'économie bien sûr : les individus sont métamorphosés en petits actionnaires titulaires d'un "titre au porteur", – le "capital humain" –, à négocier au mieux avec les acheteurs potentiels, les employeurs, sur le marché du travail. Mais ce modèle de gouvernement, – la dictature des marchés –, étend son empire bien au-delà de la seule sphère économique : pour lutter contre le changement climatique et les pollutions les sirènes néolibérales proposent les marchés de droits à polluer et de permis d'émission de gaz à effet de serre : gaz carbonique, méthane etc.

Selon le néolibéralisme lutter contre la raréfaction de l'eau potable, contre les maladies chroniques propagées par les eaux souillées qui font mourir tant de personnes dans le Sud et contre la pollution des nappes phréatiques par les nitrates dans le Nord, passe par la privatisation des services publics chargés de l'eau, des déchets et de manière générale par la privatisation des biens publics environnementaux locaux (climat, eau, biodiversité, santé etc.).

Selon le néolibéralisme il n'y a rien de mieux que les lois du marché pour garantir à chacun un accès égal à la santé, à l'éducation, à la musique, au livre etc.

Le monde que le néolibéralisme transforme en marchandise ce n'est pas seulement la planète Terre avec son atmosphère, son climat, sa biosphère, ses océans, son eau potable, ses forêts, sa biodiversité, ses écosystèmes. Ce n'est pas seulement l'environnement, – l'environnement naturel –, c'est aussi l'entourage, l'entourage social, l'environnement culturel, l'environnement économique et social, les conditions de travail, l'entourage affectif, la convivialité des relations humaines, les bonheurs partagés, bonheurs d'autant plus heureux qu'ils sont partagés selon une logique que le langage des marchés qualifie de gagnant-gagnant alors qu'il ne connaît que des jeux à somme nulle où la compétition, – les lois de la "concurrence libre et non faussée" –, fait que s'il y a un premier, il ne peut qu'y avoir un dernier, que s'il y a des gagnants, il ne peut y avoir que des perdants, que ce qu'on donne à l'un ne peut qu'être enlevé à l'autre, que les profits colossaux d'une infime minorité, – l'oligarchie financière mondiale qui confisque tous les pouvoirs –, se font sur la spoliation de la multitude des dominés, des damnés de la Terre et des exploités.

Se sentir bien avec ses proches, qu'ils soient ceux de sa famille ou du cercle de ses amis et de ses amours, ou ceux de son travail, avec qui on travaille ou ceux à qui ce travail est utile, n'est pas seulement un "capital symbolique", analogue au carnet d'adresses qu'exploite un voyageur représentant placier (VRP).

Le seul antidote à la dictature des marchés est la démocratie radicale

Pour nous, antilibéraux, se sentir mieux cela consiste à construire ensemble le "mieux vivre ensemble". C'est donc substituer la démocratie radicale à la dictature des marchés. C'est pouvoir choisir son mode de vie, s'éclairer des expériences d'autrui pour bâtir son bonheur propre dont une des moindres composantes n'est pas qu'il soit partagé avec le plus grand nombre possible d'autres.

Mais dans la réalité la "dictature des marchés" conduit l'humanité à sa perte. La crise qui risque de faire disparaître très prochainement l'humanité est à la fois écologique, sociale et culturelle. Écologique parce que sociale, – "la dictature des marchés" –. Sociale, politique et culturelle parce qu'écologique, la privatisation des patrimoines communs générant des exclusions, des inégalités des injustices insupportables et une telle dislocation des solidarités élémentaires qu'elle réduit l'être humain à n'être plus qu'un animal cherchant péniblement à survivre à tout prix, y compris par la violence quotidienne, les guerres internationales et civiles.

Pour nous, antilibéraux, au contraire, "le monde n'est pas une marchandise". Ni la planète. Ni la société mondiale. Ni le patrimoine culturel et naturel de l'humanité. Ni la vie politique. Ni la vie culturelle.

Il faut donc abattre la "dictature des marchés". Or on ne peut combattre une dictature, – fût-elle celle de la main de fer sous le gant de velours du marché –, par une autre dictature, – fût-elle celle du prolétariat –. Le seul remède radical à la dictature d'une infime minorité, – l'oligarchie de la finance mondialisée –, c'est la démocratie radicale. Cette infime minorité confisque tous les pouvoirs, au besoin en les cumulant, les titres de propriété sur les richesses pétrolières et minières, les valeurs mobilières des entreprises, les titres scolaires et les mandats politiques.

La démocratie, au contraire, c'est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, ou encore "le gouvernement de ceux qui n'ont aucun titre à gouverner". Le remède radical à la dictature des marchés c'est donc la démocratie radicale. La démocratie radicale (voir chapitre 5) c'est remplacer la monarchie républicaine par une authentique démocratie représentative. Mais c'est aussi perfectionner et approfondir la démocratie en complétant et en vivifiant la démocratie représentative par la démocratie participative, c'est-à-dire la démocratie délibérative.

Pour que chacun d'entre nous puisse traverser les crises environnementales sociales et culturelles et leur survivre, il faut que nous ne nous résignions pas à les subir. Cela appelle une "insurrection des démocrates radicaux".

L'instrument de la démocratie radicale est la planification démocratique, délibérative et décentralisée

Mais le "train du progrès" ne court-il pas à l'abîme ? Le problème n'est pas de ralentir la course. Le problème est de changer de direction. Y a-t-il un pilote dans l'avion ? N'est ce pas utopique de prétendre maîtriser les forces que nous avons involontairement déchaînées et qui nous emportent ? À quoi sert de revendiquer les libertés démocratiques s'il n’y a plus de choix, plus rien à choisir parce que la fatalité serait irrésistible ?

Utopique de prétendre s'émanciper les déterminismes matérialisés par ces "structures lourdes" matérielles que sont les architectures des villes, les grandes usines des concentrations industrielles, les voies de chemin de fer, les autoroutes, les aéroports etc. ? Utopique de prétendre s'émanciper de ces autres structures, qui ne sont pas moins lourdes sous prétexte qu'elles seraient invisibles, comme le système éducatif, le système sanitaire, l'administration etc. ?

Peut-on raisonnablement prétendre "choisir" librement son mode de vie en s'affranchissant du mimétisme, de la mode, du conformisme et de la publicité ? Peut-on raisonnablement prétendre gouverner démocratiquement les choix techniques, les orientations de la recherche scientifique, l'organisation du travail pour les entreprises géantes et dans la vie quotidienne des mégapoles ?

L'extension de la dictature des marchés à toute la planète et à toutes les dimensions de vie quotidienne crève les limites naturelles, sociales et psychologiques qui menacent la survie de l'humanité.

La triple crise écologique, sociale et politico-culturelle

La condition de possibilité de la liberté humaine est d'abord que l'être humain puisse continuer à vivre, autrement dit qu'il résolve de toute urgence la triple crise environnementale, sociale et morale.

Pour que chacun "puisse voir le bout de ses actes", pour qu'il puisse prétendre maîtriser son travail, ses relations à autrui, il faut raccourcir au maximum dans le temps et dans l'espace les "détours de production" que rallonge mécaniquement la division internationale du travail poussée par les marchés mondiaux. Il faut "relocaliser" l'économie pour que cette dernière ne déborde plus les écosystèmes naturels et sociaux.

La crise environnementale

En effet la crise environnementale est elle-même triple.

Énergie et changement climatique

Celle du changement climatique commence à se faire sentir de manière spectaculaire. D'où une prise de conscience récente, rapide et salutaire. Il faut diviser par quatre la consommation d'énergie fossile. Pour cela il faut anticiper sur la fin proche du pétrole abondant et bon marché en planifiant une hausse rapide et importante des taxes sur les énergies fossiles. Pour épargner au maximum cette ressource, il faut non seulement taxer l'énergie consommée, mais également le transport de cette énergie, afin de raccourcir les distances et les délais de réaction entre la production et la consommation et ainsi limiter les déperditions de transport et susciter une maîtrise très décentralisée et très fine de l'énergie : il est plus facile et plus rapide d'arrêter une éolienne qu'une centrale nucléaire ! Et cela gaspille moins d'énergie.

Le nucléaire

Le nucléaire bénéficie du préjugé qu'il ne produit pas de gaz à effet de serre. Mais, surtout en France, le choix du nucléaire n'a jamais été celui du peuple. Il était d'abord celui des militaires. Puis celui des technocrates. D'autre part le combustible, contrairement au préjugé populaire, comme le pétrole ou le charbon d'ailleurs, est condamné à être épuisé à brève échéance. Enfin les déchets nucléaires empoisonnent la planète, donc les générations futures de l'humanité, pendant des milliers d'années, à moins qu'ils ne servent prochainement "d'armes de destruction massive" à des terroristes, soit par destruction des centrales, soit par dissémination des poisons extrêmement violents qu'on peut extraire des déchets. Pour se protéger de cette éventualité les citoyens risquent de se résigner au développement dans les nations du Nord d'États policiers totalitaires. L'utilisation de l'énergie nucléaire ne peut donc être dictée secrètement par les marchés. Elle doit faire l'objet d'un débat public, contradictoire, informé et transparent. En attendant il faut un moratoire pour la construction de l'EPR et planifier sans attendre les fermetures des centrales que leur vieillissement rend très dangereuses.

La destruction massive de la biodiversité

Mais la seconde crise environnementale, bien qu'elle soit encore peu perceptible et donc peu perçue par l'opinion publique, est encore plus dramatique que celle du changement climatique : l'humanité provoque la sixième destruction massive des espèces depuis que la Terre existe, la plus grande, et vraisemblablement la dernière, étant donné sa rapidité. Il s'agit non seulement de la destruction de la diversité des espèces animales et végétales, mais également de la destruction de la diversité génétique et de la destruction de la diversité des écosystèmes qui mettent à mal les lois de l'évolution de la nature.

Bref, cette destruction de la biodiversité risque d'être la dernière, lorsque l'espèce humaine qui en est la cause se sera elle-même détruite avec les autres espèces. C'est pourquoi la lutte contre la dissémination des OGM (et plus particulièrement leur culture en plein champ) est emblématique de ce combat pour la survie de l'humanité. Le danger est l'homogénéisation des patrimoines génétiques, et donc la fragilisation des espèces, et la stérilisation des progrès par les lois de l'évolution naturelle.

Il faut donc que l'homme repense son "mode d'être au monde" qu’il le pense en termes de cycles, de reproduction, de régénération et d'équilibre, plutôt qu'en termes de compétition, de prédation, de destruction et de croissance : il faut relocaliser, régénérer, recycler, réparer, reproduire etc. Contre la dictature des marchés il faut réhabiliter la planification à des échelles les plus fines possibles et avec des réactivités les plus rapides possibles et que cette planification soit délibérative, démocratique et participative, c'est-à-dire que les délibérations déterminent le plus directement possible les prises de décision.

Les biens publics locaux environnementaux

Il en est de même pour les autres biens publics locaux : l'eau, le sol, le sous-sol, l'atmosphère locale etc. Les nappes phréatiques sont dans un état catastrophique en France, non seulement par excès des engrais (nitrates) et des pesticides de l'agriculture productiviste, mais également par la dissémination de dizaines de milliers de molécules chimiques dont on ne connaît même pas la toxicité et en particulier les effets à long terme sur la santé humaine comme on a pu s'en apercevoir à propos des délibérations du Parlement européen sur la directive REACH.

La remise en cause du droit de propriété traditionnel

Comme on ne peut pas mettre des guichets, des péages ou des compteurs partout, et en particulier dans le sous-sol, comme le rêvent les néolibéraux, chaque paysan est à la fois responsable des engrais et des pesticides dont il fait "cadeau" à ses voisins et victime des "cadeaux" de ces mêmes voisins sans que personne puisse évidemment identifier les émetteurs des polluants et a fortiori quantifier les "externalités négatives", comme disent les économistes néolibéraux. Donc, de fait, les terrains au-dessus des nappes phréatiques ne peuvent pas être considérés décemment comme des propriétés privées au sens juridique classique du terme : ils sont de plus en plus grevés de "servitudes publiques". Le droit de propriété doit être réexaminé de fond en comble pour comprendre systématiquement une composante publique "écosystèmique", gérée avec la plus grande finesse territoriale et la réactivité temporelle la plus forte, ce qui pousse à une décentralisation maximale de la planification et à la participation du plus grand nombre possible de parties concernées : les paysans producteurs, les consommateurs, les pouvoirs publics locaux, les scientifiques etc.

Il en va de même pour la biodiversité pour laquelle la lutte contre la dissémination à tout va des OGM est emblématique. Le danger, qui peut être mortel pour la vie sur Terre, et donc pour les espèces humaines, est l'homogénéisation génétique des espèces qui les rend extrêmement vulnérables et qui menace les équilibres des écosystèmes où les proportions des différentes composantes, tour à tour proies et prédatrices, peuvent fluctuer certes, mais sans franchir des seuils critiques sous peine d'anéantir toutes les espèces qui le composent. Pour vivre et se nourrir l'homme ne peut pas ne pas intervenir dans les écosystèmes. Encore faut-il qu'il ait l'ambition de maîtriser les effets souvent extrêmement complexes et lointains de ses interventions et donc qu'il s'en donne les moyens, à savoir ceux de la planification démocratique, décentralisée délibérative de ces écosystèmes.

La planification démocratique, décentralisée, délibérative et participative

Seules donc les techniques politiques de concertation, – les techniques de planification qu'il faut réhabiliter de toute urgence –, permettent aux citoyens d'assumer leurs décisions dans un contexte d'incertitude radicale qui défie toute prévision fondée sur le calcul des probabilités et toute prise de risque assurable par une compagnie d'assurances privée normalement constituée. C'est donc aux citoyens de suppléer aux défaillances du marché et de mettre en oeuvre au niveau géographique pertinent le "principe de précaution" inscrit, – dans une version bien timide –, dans notre Constitution.

Mais à la différence de la planification technocratique centralisée qui avait été mise en place à la Libération pour la reconstruction de l'économie française afin que l'oligarchie financière ait une machine à faire des profits à s'approprier, la planification des antilibéraux doit être décentralisée, démocratique et délibérative, bref participative.

Son périmètre géographique doit être adapté à son objet : national pour le sort à réserver à l'énergie nucléaire, pour le partage rail – route pour le transport de marchandises ; au niveau des Conseils de développement des pays et des agglomérations (il y a environ 500 pays en France), créés par la loi Voynet de juin 1999 (LOADDT) pour la plupart des "biens publics locaux" (eau, déchets, protection de la biodiversité des écosystèmes) et surtout pour le pilotage de la "relocalisation" de l'économie et donc de la création des emplois.

En effet l'analyse qui vaut pour sortir de la crise environnementale, – la crise des écosystèmes naturels –, peut être transposée à la crise sociale, – la crise des « écosystèmes » des relations économiques et sociales locales –, et à la crise culturelle, politique et morale, – la crise des « écosystèmes » des relations psychologiques, affectives, culturelles, morales et politiques.

La crise sociale

Dans nos sociétés coexistent trois types "d'écosystèmes économiques", celui des entreprises privées capitalistes, celui des services publics et celui du tiers secteur qui est composé quantitativement massivement par l'économie informelle (le travail domestique des femmes principalement) et en proportions quantitatives bien moindres par les activités hors travail des bénévoles dans les associations et par le secteur de l'économie sociale et solidaire. Même si le marché sert de plus en plus de modèle idéal, y compris pour la gestion des services publics et même pour le secteur associatif, ces trois secteurs obéissent à des logiques économiques bien différentes.

Relocalisation de l'économie et promotion de l'économie sociale et solidaire

Le premier choix à faire pour une planification nationale démocratique délibérative et décentralisée sera de positionner les "curseurs" qui vont délimiter les périmètres respectifs des trois secteurs. Dans la mesure où le degré de liberté des individus va croissant lorsqu'on passe des rapports de subordination du salariat (un euro égale une voix) à l'autonomie de l'économie sociale et solidaire (un homme égale une voix), les antilibéraux proposent de contenir au maximum l'expansionnisme des marchés pour développer au maximum et de manières complémentaire aux services publics restaurés et démocratisés un tiers secteur dans le cadre d'une économie de proximité. L'impératif de "relocaliser" l'économie pour triompher des crises écologiques pousse même à maximiser les circuits courts et réactifs des services de proximité du tiers secteur : produire du "lien" plutôt que des "biens". Les besoins "animaux" de l'être humain sont limités, contrairement à la propagande mensongère de la publicité qui métamorphose les besoins finis en désirs illimités. Augmenter le "mieux vivre ensemble", qu'il faut essayer de quantifier autrement que par le PIB pour mieux le planifier, passe par la "dématérialisation" de l'économie. Il faut non seulement dissuader le transport des marchandises et des êtres humains pour économiser l'énergie en taxant sa consommation et le transport de cette dernière, mais il faut repenser et planifier en conséquence l'aménagement du territoire au niveau national, l'urbanisme et l'habitat au niveau local. Il ne s'agit pas seulement de moyens de transport matériels, il s'agit également d'instruments monétaires et financiers pour faciliter les échanges locaux. Il faut briser le monopole de fait de la création monétaire (monnaie de crédit) par les banques commerciales privées, en donnant au tiers secteur les instruments monétaires (monnaies locales dédiées non thésaurisables) et financiers nécessaires à son développement autonome.

Produire du "lien" plutôt que du "bien" couple la possibilité de surmonter la crise sociale, – la "relocalisation" de l'économie étant la meilleure arme contre les délocalisations, le chômage de masse et la précarisation –, avec celle de résoudre la crise culturelle, morale et politique : en effet le "lien", à la différence du "bien", véhicule des relations personnelles, affectives et culturelles. Le sourire de l'infirmière participe pleinement du soin médical qu'elle prodigue ; le savoir transmis dans le cadre d'un système d'échange local de savoir (SEL) n'est pas "perdu" pour l'enseignant. Le "lien" remplace le "donnant – donnant" du marché par le "gagnant – gagnant" du don, de la solidarité et du bonheur partagé.

Quel est le bon périmètre pour planifier les rapports entre les emplois des secteurs privés et publics et les activités de formation et de services et des circuits courts hors subordination salariale de l'économie sociale et solidaire au sens large ? Est-ce le bassin d'emploi ? Est-ce le bassin de vie ? Est-ce le "pays" ou "l'agglomération" au sens de la LOADDT de juin 1999 ? Ce sera évidemment à la planification nationale de l'aménagement du territoire d'en décider. Mais en tout cas l'échelon choisi devra permettre d'articuler les lieux et les temps de travail et ceux de la vie familiale, notamment pour les femmes, et ceux de la vie sociale, politique et culturelle dans le cadre de « bureaux locaux des temps », pour développer une véritable "écologie temporelle".

Mais la planification démocratique, délibérative et décentralisée ne saurait s'arrêter à la porte des entreprises, des usines et des bureaux où se font les choix d'investissement, les choix des produits qui concourent en bien ou en mal à la construction de la "chose commune", la république.

La planification démocratique, délibérative et décentralisée ne peut donc qu'être corrélative d'une démocratisation des entreprises privées du premier secteur et, évidemment, des services publics.

Cette planification démocratique, délibérative et décentralisée est également le meilleur moyen de lutter contre l'explosion des inégalités qu'engendre la "dictature des marchés" et qui se matérialisent de plus en plus par des ségrégations territoriales et des injustices fiscales. La solution de la crise environnementale implique le réexamen du droit de propriété. A fortiori la résolution de la crise sociale. Celle-ci se traduit en particulier par la crise du logement et par une folle spéculation immobilière. Cette dernière correspond à une appropriation privée de "biens publics". Pour les entreprises ce "bien public" c'est la concentration d'une main-d’oeuvre abondante, bien formée, pas trop éloignée géographiquement de son lieu de travail et dont les compétences sont suffisamment diversifiées et régulièrement mises à jour par un système de formation professionnelle adaptée etc. Pour les individus ce « bien public » ce sont les agréments de la vie en ville, la diversité des ressources, des loisirs, des relations humaines, de la multiplication des amitiés et des amours etc. Autrement dit la spéculation immobilière correspond à une appropriation privée de toutes ces "économies d'échelle", de ces "effets d'agglomération" et de ces "synergies".

Comment corriger les effets de ségrégation, les inégalités d'accès et de distribution ? Faut-il rendre publique la propriété du sol en la nationalisant ou en la municipalisant ? Faut-il multiplier et renforcer les interventions d'agence foncière ? Il faut en tout cas réformer la fiscalité foncière et locale pour pouvoir les moduler en fonction des impératifs écologiques et sociaux (taxe professionnelle, taxe foncière etc.).

La planification des orientations scientifiques et techniques et la remise en cause du droit propriété intellectuelle

La liberté retrouvée grâce aux techniques de la démocratie (planification) ne saurait se limiter aux "grands choix", ceux du nucléaire, ceux des OGM etc. En réalité dans nos sociétés en perpétuelle révolution technique, les choix résultent d'une myriade de petites décisions imperceptibles aux simples citoyens et qui les mettent devant le fait accompli des décisions stratégiques secrètes des grands groupes financiers mondiaux. Il faut donc se donner les outils permettant la démocratisation des choix des grandes orientations de la recherche fondamentale, mais aussi de leurs applications techniques. Il faut donc imaginer des dispositifs et des procédures, par exemple sur le modèle des conférences de consensus, permettant de faire dialoguer de manière contradictoire, mais informée, des savants, des simples citoyens, des malades, des responsables d'entreprises, des élus, des usagers etc. et d'hybrider toutes ces opinions diverses pour produire le consensus le plus large possible et le plus de libertés et de responsabilités collectives possible, bref plus de sémocratie encore.

Là encore il faut remettre en chantier le droit de propriété intellectuelle dans la lignée de la réflexion des informaticiens sur les logiciels libres, des "intermittents du spectacle" sur la production artistique et des chercheurs des "assises pour la recherche" sur la créativité scientifique.

La gratuité d'accès sur Internet aux oeuvres culturelles, aux logiciels libres et à l'information scientifique et technique passe par une réflexion sur le type de connexion à établir entre l'utilité sociale de l'invention, de la découverte, de l'oeuvre etc. et la rémunération des auteurs, des chercheurs et des inventeurs. Ces productions sont de moins en moins individuelles. Elles bénéficient des investissements publics, des "économies d'échelle" et des "externalités" des réseaux publics, des « biens publics » de l'éducation, de la santé publique, du bien-être mental, des loisirs et de la richesse des échanges interpersonnels. Il faudra donc imaginer de nouveaux modes de rémunération à partir d'un socle constitué d’une part par un "revenu social d'existence" (RSE) substantiel (c'est-à-dire permettant de vivre dignement), inconditionnel (déconnecté de toute obligation et en particulier de celle de travailler) et universel (égalité de chacun devant un droit opposable à la société dès la naissance) et d’autre part d'un "droit au logement opposable".

Apparaît ainsi le besoin d'une planification démocratique, délibérative et participative au second degré par rapport aux instances de planification locales chargées de triompher concrètement et quotidiennement des crises environnementales, sociales et politico-culturelles. Cette planification au second degré devrait avoir à sa disposition des laboratoires de recherche non seulement en sciences exactes et en ingénierie technique, mais également en sciences économiques et sociales pour imaginer de nouvelles techniques matérielles, de nouvelles techniques organisationnelles, voire de nouvelles techniques "disciplinaires" pour promouvoir la désintoxication de notre imaginaire colonisé par la marchandise mondialisée.

textes/liberons_la_nature.txt · Dernière modification: 2008/07/17 21:40 par ekolo
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