Traductions de cette page?:

faire de la politique

Pour construire du commun, il nous faut une organisation ouverte (Jérôme Desquilbet)

Préambule

Ce texte a été écrit après deux autres :

  • « Appeler, pas si simple » qui se veut une analyse des limites d'un processus typique d'appel comme nous en avons connu beaucoup, avec des éléments de réflexion pour dépasser ces limites ;
  • et « Construire du commun », qui est une réflexion sur les perspectives peut-être limitées mais atteignables que l'on peut de donner dans un premier temps si vraiment on choisit de faire de la politique ensemble.

On peut considérer ces deux textes comme une exploration du contexte et des besoins que nous avons. Ici, il s'agit d'en reprendre quelques éléments mais surtout de démarrer une réflexion sur les aspects organisationnels plus concrets.

Merci au passage à Toni Prug et Ben Geer qui ont été très réactifs à ma demande de contact et pour leurs encouragements à voler leurs travaux.

Ce présent texte en est à la deuxième version majeure, la première ayant été diffusée via une discussion électronique. Cette nouvelle version est plus complètes, et intègre des tentatives de réponses, incomplètes, à différentes remarques, dont celles de Francine Bavay et de Philippe Zarifian que je remercie ici. (La critique de Philippe Zarifian approfondit des aspects que je ne fais qu'effleurer, j'en mets une grande partie dans un commentaire en bas de la page).

Ce texte est encore susceptible de changer. Il a aussi une suite, qui propose quelque chose d'utilisable, un « comment faire ? », encore plus concret, après cette présente exploration du « pourquoi faire ? » ou « pour quoi faire ? ».

Jérôme Desquilbet.

Introduction

Nous ne sommes pas des observateurs extérieurs à la société dans laquelle nous vivons. Nous sommes la société. Notre objectif n'est pas de créer des modèles de sociétés idéales, mais de vivre nous-mêmes les interactions et de les orienter vis à vis de nos valeurs, dans un sens qui permette de construire les conditions du bonheur de tous. La questions constitutionnelle se pose à tous les niveaux : local, national, européen, mondial ; et au niveau également des organisations politiques que nous essayons de mettre en place. Cette question est la question démocratique de base : comment nous organisons-nous collectivement pour nous doter de nos propres règles de vie collectives ? Ainsi, sur ce plan au moins, il n'y a pas vraiment de différence entre notre organisation politique et la société que nous voulons. Et pour y réfléchir il faut avoir entre autres conscience que, pour la société comme pour une organisation politique :

  • rien n'est statique, tout est dynamique (des interactions plutôt que des liens structurels, un système plutôt qu'une structure) ;
  • vouloir « les conditions du bonheur pour tous » (ou toute autre formulation), cela suppose de l'ouverture et des pratiques nouvelles, un approfondissement sincère et commun de ce qu'est la Démocratie ;
  • si nous voulons une société différente, il nous faudra construire une organisation politique différente.

Notre organisation, pourquoi, et un début de comment

La question de notre organisation revient fréquemment. Mais il ne suffit pas de dire « structurons-nous ! » ou de lister les caractéristiques d'une organisation idéale pour qu'elle advienne. Il est certes important de mettre les besoins et les contraintes noir sur blanc. Mais il faut ensuite avancer sur son élaboration. Cela demande du travail, de l'écoute, de la patience et du respect pour les différences.

Comment pourrait-on y parvenir ?

Typiquement, les structures que les organisations adoptent pour prendre des décisions sont fermées. Personne n'est responsable de ses actions, on ne peut pas empêcher les abus de pouvoir, et la connaissance est gardée cachée. On assiste constamment à la privatisation d'organisations qui devraient pourtant être le bien commun de leurs membres. Souvent aussi, quand les structures ont pris une espèce d'autonomie par rapport aux personnes, elles deviennent une machine qui tourne à vide : exister pour exister devient leur raison d'être.

Ce que nous voulons, au contraire, c'est faire vivre une communauté humaine qui soit et reste transparente, dans laquelle les gens soient autonomes, et que cette organisation satisfasse leur volonté de participer réellement. Il y a un désir pour une forme ouverte d'organisations. Ce désir vient d'une insatisfaction générale, non seulement vis à vis des structures des partis, des entreprises, des exécutifs et leurs administrations, mais également vis à vis des structures de beaucoup de groupes de bénévoles ou de militants.

Quant aux structures informelles, si elles sont parfois créées ainsi exprès, elles arrivent le plus souvent « par défaut ». Comme le pouvoir y est masqué et souvent personnalisé, elles sont très difficiles à remettre en question. Elles sont même très difficiles à identifier comme telles et donc à devenir l'objet d'une discussion quelconque. Si les militants s'y consacrent malgré tout, ils y consomment alors souvent beaucoup de temps et d'énergie, au détriment de l'idéal poursuivi et des projets menés, et cela a un effet démoralisant sur eux.

Les organisations ouvertes sont une manière d'envisager une solution à ces problèmes et de donner un cadre pour l'action. L'adjectif « ouverte » suggère un certain nombre de qualités : transparence, résistance aux prises de pouvoir et évolution par augmentation continue des participant-e-s. Une organisation ouverte est ouverte : à l'intérieur, à l'extérieur et à l'avenir. Garder le terme « organisation » est assez neutre et évite de caractériser la structure comme étant un « réseau », un « mouvement », etc., chacun de ces termes véhiculant un imaginaire qui n'est pas partagé.

Les organisations qui veulent une société meilleure devraient implémenter, ici et maintenant, les principes sur lesquels cette société meilleure devrait être fondée, au nombre desquels : autogestion, transparence, responsabilisation, et propriété collective des connaissances et de toutes les ressources nécessaires. Quelle structure politique ces organisations devraient-elles utiliser ?

La notion d'organisation ouverte a été étudiée par un groupe de militants anticapitalistes du Royaume-Uni et exposée en atelier au FSE de Londres en 2004. Ces travaux sont décrits sur le site http://www.open-organizations.org/ . Le texte ci-dessus en est largement inspiré ; le projet « Open organizations » se donne en effet pour objectif de proposer des réponses éprouvées aux questions sur la structure politique, sans pour autant fournir une solution complète et fermée (plutôt des principes et des outils pratiques) ; beaucoup d'idées peuvent y être piochées.

Notre situation

Nous sommes des résistants et nous savons parfaitement l'exprimer dans nos textes. Mais il nous faut sortir du piège de n'être que cela : nous devons également mener des batailles écologistes et altermondialistes, et les gagner. Pour cela, nous avons besoin d'une zone de débats et d'élaboration pacifiée. Nous avons besoin également d'un outil politique pour construire du commun. Le tout élargi au-delà de nos frontières.

Mais avant d'entrer dans le concret d'un de la construction possible d'un tel outil politique, au moins pour les première étapes, faisons un point sur la situation dans notre sphère altermondialiste-écologiste. Quelques constats supplémentaires :

  • nous savons que les partis politiques sont décrédibilisés, mais nous ne savons pas par quoi les remplacer (les partis restent un rempart démocratique dans la mesure où ce sont des organisations qui permettent de mettre des ressources en communs pour participer à la vie institutionnelle, en évitant ainsi que seuls des très riches puissent mener des campagnes électorales) ;
  • nous n'avons pas les mêmes priorités quant à la participation à des exécutifs ;
  • certains ont quitté leur parti politique, ou n'ont jamais voulu y entrer ; d'autres ont choisi d'y rester tout en ne sachant pas vraiment comment les empêcher de devenir accompagnateurs ou au mieux panseurs du système en place ; et certains rêvent de construire un nouveau parti ;
  • nous avons des divergences sur les concepts-mêmes que nous utilisons (libéralisme/antilibéralisme, altermondialisme, écologie, décroissance, local/global, démocratie, …) ;
  • nous n'avons pas de cadre collectif de débat.

Malgré tout, nous avons le sentiment que ce qui nous rapproche est plus fort que ce qui nous différencie. Nous avons appris à nous connaître, nous nous sommes souvent rencontrés depuis 2006. Et nous sommes confrontés aux mêmes problèmes, qui sont sérieux :

  • nous sommes confrontés à un enfumage généralisé par le capitalisme sur notre propre terrain (Grenelle de l'environnement, développement durable et écoblanchiments en tous genres, …) ;
  • nous voulons affirmer des valeurs au sein de la gauche et plus largement au sein de la société, mais nous ne savons pas comment les mettre en actes ;
  • même si nous sentons que nous avons peu de divergences,
    • nous n'avons pas de projet de société audible ;
    • nous n'avons pas de programme crédible ;
  • nous ne sommes pas représentatifs de toutes les couches sociales ;
  • nous avons beaucoup de mal à créer des liens hors de France (sauf un peu en Belgique francophone).

Malgré tout donc, nous souhaitons nous engager dans une démarche commune de constitution d'une organisation, et à un niveau européen qui plus est. Au minimum créer un cadre pour le débat et l'élaboration.

Les auteurs prétendent en outre ici (mais ils savent que cette position est un sujet de débat) qu'en recherchant l'ouverture, nous aurons un moteur plus puissant qu'en recherchant l'unité. Car ce que nous sommes aujourd'hui est destiné à évoluer, et ce à quoi nous faisons face et que nous combattons est une combinaison de processus. Nous devons donc nous aussi mettre en place un ensemble de processus, dans un système auto-organisé. Le risque à se focaliser sur l'unité, c'est de se contenter de regarder le passé pour vérifier nos différences (et désespérer), alors que nous ouvrir c'est regarder vers l'avenir (et vivre). C'est aussi de cette manière que nous pourrons ouvrir nos propositions au reste du monde, et pas seulement à des militants chevronnés.

« De l'action ! » ?

Dans les messages reçus avant Miremont, une personne a écrit (extrait) : « Je ne pourrai pas participer aux rencontres de Miremont et je le regrette, mais je souhaite de tout cœur qu'il en sorte du concret. Assez de discours, il faut passer à l'action. » D'autres messages vont dans le même sens.

Je ne sais pas exactement comment se passer de discussions et ce que peut signifier « passer à l'action ». Quand on ne sait pas quoi faire (et la période est particulièrement brumeuse), le risque est de s'agiter simplement pour se prouver qu'on existe.

  • Voici comment j'interprète toutefois de manière positive le « assez de discours ! » : nous ne nous écoutons pas assez et nos échanges n'aboutissent qu'à des juxtapositions de textes, il n'y a pas d'élaboration commune. Un peu comme sur Internet : chacun y va de son blog, se défoule sur des listes électroniques, mais il n'y a pas de construction de textes, de positions et de propositions communes dans un espace partagé pour des synthèses et des convergences.
  • Et pour le « il faut passer à l'action ! », je l'interpréterai comme « il faut trouver comment exprimer nos valeurs communes et les mettre en actes ». Mais quels actes à court terme sinon celui de créer une organisation (des interactions pour travailler ensemble) qui permette de nous construire des analyses, des buts et des moyens communs ?

En venant tous à Miremont et en contribuant pendant la période préparatoire, nous avons de fait déjà créé une zone d'échange qui aura l'utilité que nous lui donnerons. Pour la plupart d'entre nous, nous nous connaissons bien maintenant. Peut-être sera-t-il plus facile d'avancer. Nous avons toujours besoin de débats, car si nous avons des objectifs communs, nous pouvons avoir des tactiques différentes. Mais nous avons besoin que ces débats soient pacifiés. Nous avons également besoin de méthodes de travail pour que nos débats aboutissent et produisent des décisions. Et nous savons que vouloir brûler les étapes peut nous faire reculer, cela s'est déjà produit dans le passé.

Zone de débats pacifiée et efficace, méthodes pour décider et peut-être mieux agir ensemble, … cela s'appelle bien un outil politique. Il conviendra cependant de bien caractériser cet outil politique que nous voulons. Et il s'agira aussi de mettre au point une méthode pour construire cet outil et le faire évoluer de façon continue. Dans ce domaine, nous avons vraiment besoin d'innover : nous avons un réel problème à réutiliser toujours les mêmes pratiques et les mêmes façons de faire, qui se retournent immanquablement contre nous. Beaucoup de contributions expriment des besoins quant à cet outil, mais restent vagues sur le comment. Nous savons très bien que convoquer des assises, organiser un grand forum, ce n'est pas un bon point de départ pour créer une organisation politique ; ou alors on se contente des vieilles recettes avec une avant-garde éclairée, un comité central, des délégués, un texte rédigé par quelques-uns qui se fige immédiatement dans le marbre, et des batailles internes ensuite qui sont des obstacles au vrai débat, qui lui est légitime.

Fonctionnement

Le but ici n'est pas de détailler un modèle de fonctionnement très précis : il ne faut pas tomber dans le risque de l'abstraction pour l'abstraction. Il faut certes prendre du recul avec la façon dont on fonctionne et la décrire, mais il ne faut pas attendre de l'avoir décrite en détails pour commencer à fonctionner… C'est l'organisation elle-même qui élabore son fonctionnement. Le but ici est d'« amorcer la pompe » et de proposer un cadre.

Quelque soit l'échelle, faire de la politique signifie organiser des interactions entre des personnes. À chaque fois que des personnes forment un groupe et organisent volontairement leurs interactions d'une certaine manière, il s'agit d'une décision ou d'un ensemble de décisions politiques. Les interactions entre personnes sont des échanges actifs, il n'y a rien de statique, ce sont des processus. La politique concerne donc les choix de processus collectifs. Par exemple, concrètement, il y a plusieurs systèmes de votes ; il y a plusieurs manières de rédiger un texte en commun ; il y a des modèles d'organisation très hiérarchiques descendants, des modèles plus horizontaux ; etc. ; sur chacun de ces thèmes, choisir parmi les différentes possibilités est en soit un sujet politique.

On peut illustrer l'importance de penser en terme de processus, en terme de dynamique donc, par l'exemple suivant. Quand quelqu'un demande « si nous n'aimons pas le capitalisme, alors par quoi est-ce qu'on le remplace ? », il y a vraisemblablement une erreur de perception. Le capitalisme est un ensemble de processus que des gens font fonctionner de manière continue ; ce n'est pas un état pour une société. Une organisation humaine n'est jamais statique, elle change perpétuellement d'état, elle fonctionne : le terme « structure organisationnelle » a l'inconvénient de trop faire penser à quelque chose de statique, alors qu'il s'agit bien d'un système dynamique. Une réponse appropriée à la question plus haut serait donc : face à la dictature des marchés, il faut inventer et mettre en place des processus de démocratie radicale. Il s'agit bien de s'organiser pour développer une puissance d'agir.

Lorsque les personnes d'une organisation choisissent des processus, elles ont comme critère le fait que le résultat attendu probable (externe ou interne) soit le meilleur possible. Et évaluer un résultat, c'est juger qu'il est bon ou mauvais, en s'appuyant sur des valeurs. Pour nous, ce seront des valeurs politiques. Si par exemple une des valeurs est le féminisme, alors nous jugerons les processus paritaires meilleurs que les autres, et donc très concrètement, pour la prise de parole en réunion, nous utiliserons le principe de la « fermeture éclair ». Si par exemple une de nos valeurs est la paix alors nous devons avoir une méthode de résolution non-violente des conflits qui ne manqueront pas d'arriver.

Pour faire simple, on peut distinguer plusieurs composantes dans l'organisation dynamique. Prenons une métaphore (assez boiteuse, désolé). Pour permettre de naviguer, les composants d'un bateau doivent co-exister et s'articuler.

  • La coque et la quille permettent de flotter avec stabilité : ce sont les valeurs ou principes de base
    • elles devraient être assez stables dans le temps, et demander beaucoup de précaution si on souhaite les changer
    • elles servent de critère d'adhésion au projet poursuivi par l'organisation
    • elles servent de critère d'évaluation
  • Les cartes, un sextant, un compas pour se guider : ce sont les règles fondamentales, « constitutionnelles », les règles qui expliquent comment on peut changer les règles
    • elles s'appuient sur les valeurs
    • elles définissent comment les règles de fonctionnement peuvent être créées ou modifiées (ou supprimées)
    • elles devraient aussi être assez difficile à modifier
    • elles expliquent comment améliorer l'organisation elle-même
  • Un gréement (mât, voiles, etc) pour faire avancer sur la mer : des processus qui sont la manière de fonctionner ensemble et d'agir
  • ils sont menés de manière continue
  • ils sont menés à bien pour avoir un effet
  • ils reposent sur les valeurs.

C'est une telle organisation qui permet de met les valeurs en actes (à des personnes de naviguer). Et la description de cette organisation s'appelle une constitution.

Comment ?

Après cette exploration du « pourquoi ? » et un dessin des contours de ce que nous pourrions construire ensemble, Un autre texte avance des propositions très concrètes sur le « comment ? ».

Discussion

alter ekolo wiki admin, 2008/08/22 13:44

16 août 2008 : commentaire de Philippe Zarifian sur la première version de ce texte.


Bonjour,

Je trouve ce texte très intéressant et ouvert. Mais je voudrais pointer une divergence quant au point de départ et quant à la question de la conflictualité. Je suis tout à fait d'accord pour dire que nous sommes la société, nous en faisons partie, elle est en nous. Mais c'est pour le meilleur et pour le pire. Une société, ce n'est pas seulement un ensemble d'interactions. Le mot “interaction” est d'ailleurs assez creux. Interaction entre qui et qui ? autour de quels enjeux ? dans quelles limites ?

Il existe, en sociologie, depuis longtemps un débat entre deux termes : relation et rapport. Ceux qui soutiennent que la société n'est qu'un ensemble de relations vont, à juste titre, insister sur la “transparence” de ces interactions, sur la libération de leur potentiel, sur ce qui se passe quand des individus sont liés par des relations, etc. Ceux qui, comme moi, soutiennent que les relations (et donc les interactions) ont leur propre dynamique, mais renvoient à des rapports, dont les rappors sociaux qui font qu'il y a société humaine, mais aussi les rapports Humanité / Nature, qui ne s'analyse pas de la même façon (il ne faut pas faire de la Nature, un pseudo-humain, la Nature ne souffre pas, elle ne parle pas, elle n'est pas en danger en tant que telle. La Nature existe et nous en faisons partie, au même titre que nous faisons partie d'une société. La Nature, avec ses propriétés, son mouvement, sa puissance, ses écosystèmes, la “biosphère” ne désignant, mais c'est déjà beaucoup, que la sphère du rapport entre le vivant et la Nature dont il fait partie, laissant de côté la plus grande partie de la Nature, c'est à dire le non vivant, ce que la physique et l'astrophysique explorent, etc.). Le parallèle que l'on peut faire entre les rapports sociaux d'un côté, les rapports avec la Nature de l'autre, est que dans les deux cas, c'est un rapport interne : nous sommes la société, mais aussi nous sommes (une partie) la Nature. Ce qui est en péril, ce n'est pas la Nature, c'est nous mêmes en tant qu'être vivants, dépendant de certaines conditions de “vie biologique”, donc partie de la Nature, donc dans nos rapports avec la Nature. Si l'humanité disparaît, la Nature poursuivra le cours de ses transformations. Quand certains écologistes disent que nous “détruisons la Nature”, ils disent une absurdité : nous détruisons certains aspects de la Nature et nous sommes sensibles à cette destruction, car elle nous affecte, nous, en tant qu'humains (donc pas grand chose dans la Nature). Une terre intégralement soumise à un effet de serre, au point de tuer la biosphère telle qu'elle existe actuellement, poursuivra son existence ; elle ne sera pas détruite, mais transformée, se rapprochant de Vénus ; qui plus est : nous ne pouvons exclure que des formes de vie modifiées puissent vivre sur une telle terre. Ce n'est pas de la Nature dont nous devons nous soucier, mais de l'humanité, et plus largement du vivant, en tant qu'ils dépendent du rapport avec cette Nature.

Une sociologie du rapport se différencie d'une sociologie de la simple relation (ou interaction) en ce que les partenaires du rapport ne préexistent pas à ce rapport. Ils se produisent dans ce rapport, au sein de tensions qui tournent autour d'enjeux. Dans un rapport social, les individus n'entrent pas relation (ce qui supposerait qu'ils existaient déjà avant). Ils se produisent au sein du rapport. Mais ils se produisent au sein de tensions et d'enjeux, qui font affrontement et divergences comme ils font coopération et solidarité. Qu'on le veuille ou non, ils existent des structures, qui sont des produits historiques et temporairement solidifiées de ces rapports.

J'en viens à l'organisation : oui, nous sommes la société, une société bien déterminée, que l'on peut toujours qualifier de société bourgeoise (et non pas capitaliste : le capitalisme ne désigne que le système économique). Dans cette société bourgeoise, qui nous a libéré, assez largement, des liens de dépendance personnelle, jouent des rapports de domination, mais aussi des rapports d'émancipation réciproque.

Mais si nous sommes la société, pour le meilleur et pour le pire, la volonté de s'organiser répond à un besoin de se décaler vis-à-vis de cette société. Nous sommes la société et en même temps décalé, différent d'elle. Non pas une autre société ou une contre-société, mais une communauté spécifique, plongée dans le mouvement de la société (et donc l'ensemble des rapports sociaux) et en même temps décalé vis à vis d'elle, car luttant contre la dimension dominatrice des rapports et pour la dimension émancipatrice.

Personnellement, je ne crois pas une seconde à la “transparence complète”. Cette communauté décalée il ne faut pas en faire un paradis ou un monde utopique. Aucun individu ne sera jamais transparent vis à vis d'un autre et on n'éliminera jamais les rapports de pouvoir, y compris entre ceux qui disposent des mêmes droits. et qui aspirent à l'égalité. Nous exerçons en permanence des rapports de pouvoir, y compris sur ceux que nous aimons, sur nos enfants, etc.

Autrement dit, je trouve ce texte excellent, à condition toutefois de réfléchir à cette question de “décalage” : quel décalage voulons nous introduire dans notre organisation, qui, tout à la fois acte du fait que “nous sommes la société”, et indique en même temps que nous sommes une “communauté politique décalée”. A condition de ne jamais céder à la tentation de brosser le tableau de rapports (et donc aussi des relations) “idylliques”, “rêvés” : puisque nous sommes la société, nous en portons aussi toutes les passions négatives, toutes les tares. Un “militant” (personnellement, je déteste de plus en plus ce terme et j'affirme haut et fort depuis longtemps que je ne suis pas un militant !) n'est pas un saint et n'a pas à le devenir. Mais il est vrai qu'il est amené à transformer son comportement, sa façon d'être et de penser, en fonction des aspirations et des décalages que nous voulons, collectivement (communautairement) produire.

Je suis d''accord avec le texte, mais pour autant qu'on pense la conflictualité : nous vivons dans une société conflictuelle et, quel que soit le décalage que nous pouvons créer, il y aura des conflits entre nous (et de l'absence de transparence, de ce fait même). Ce qu'il faut, à mon avis, c'est afficher ces conflits, en produire en permanence une intelligence collective et nous doter d'une organisation qui sait, soit résoudre ces conflits, soit les faire avancer de manière constructive, positive. On peut se vouloir intégralement pacifiste, et personnellement, j'adhère à cette façon de voir. Mais il faut alors préciser : que signifie traiter pacifiquement un conflit ?

Philippe

GABY, 2008/08/25 21:25

Bonjour,
Vous écrivez : “Assez de discours, il faut passer à l'action. » D'autres messages vont dans le même sens. “Je ne sais pas exactement comment se passer de discussions et ce que peut signifier « passer à l'action ».”
Aussi je vais essayer d'y répondre avec ma vision personnelle.
Mon sentiment est qu'il faut éviter de discourir sans fin sur des thèmes complexes comme le capitalisme, que l'on peut aménager à sa sauce selon l'époque et le contexte.
Je pense qu'il serait plus facile de se mettre d'accord par thèmes sur des listes de propositions simples basiques qui peuvent tenir le plus souvent en une seule ligne.
Voter par proposition et l'accepter si elle reçoit l'approbation des ¾ des participants (¾ par exemple) ne me semble pas une tâche bien ardue pour élaborer une charte.
Pour le volet “passer à l'action”, ce pourrait être par exemple de définir des actions concrètes que nous pourrions faire au niveau individuel et collectif, comme par exemple de faire des sit-in, des boycotts, de l'information ou du lobbying.
Mes réflexions ne sont-elles pas trop au niveau des pâquerettes?
Jean-Louis

Jérôme Desquilbet, 2008/10/19 00:18

Je pense qu'il ne faut pas opposer "réflexion" et "action".

Quand on définit ce qu'on doit faire, on utilise des mots, des concepts, qui sont en général très piégés, il faut donc beaucoup de réflexion pour désamorcer les pièges. Il ne faut pas non plus ne faire que discuter.

En fait, notre défi, c'est de construire l'organisation qui va permettre les délibérations et les prises de décision collectives, pour l'action.

C'est ce que j'essaie d'expliquer.

Amicalement,

textes/pour_construire_du_commun_il_nous_faut_une_organisation_ouverte.txt · Dernière modification: 2008/08/23 19:19 par jerome
Haut de page
chimeric.de = chi`s home Creative Commons License Valid CSS Driven by DokuWiki do yourself a favour and use a real browser - get firefox!! Recent changes RSS feed Valid XHTML 1.0