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faire de la politique

Texte de Francine Bavay remanié par Benoist Magnat (avec l'aide d'André Gorz).

Pour un manifeste alterécologiste (collectif)

Anticapitalisme

« Le capitalisme a besoin que les gens aient de plus grands besoins. Il doit pouvoir façonner et développer ces besoins de la façon la plus rentable pour lui, en incorporant un maximum de superflu dans le nécessaire, en accélérant l'obsolescence des produits, en réduisant leur durabilité, en obligeant les plus petits besoins à se satisfaire par la plus grande consommation possible, en éliminant les consommations et services collectifs (trams et trains par exemple, pour leur substituer des consommation individuelles. Il faut que la consommation soit individualisée et privée pour pouvoir être soumise aux intérêts du capital.

En partant de la critique du capitalisme, on arrive donc immanquablement à l'écologie politique qui, avec son indispensable théorie critique des besoins, conduit en retour à approfondir et à radicaliser encore la critique du capitalisme.

L'écologie n'a toute sa charge critique et éthique que si les dévastations de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d'un mode de production ; et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques. Je tiens donc que la critique des techniques dans lesquelles la domination sur les hommes et sur la nature s'incarne est une des dimensions essentielles d'une éthique de la libération.

Les pires des « technologies verrou » sont évidemment les mégatechnologies (le nucléaire par exemple).

Le socialisme ne vaut pas mieux que le capitalisme s'il ne change pas d'outils. »

(Ecologica d'André Gorz)

Croissance, décroissance

« On a donc cet apparent paradoxe que plus la productivité augmente, plus il faut qu'elle augmente encore pour éviter que le volume de profit diminue. La course à la productivité tend ainsi à s'accélérer, les effectifs employés à être réduits, la pression sur les personnels à se durcir, le niveau et la masse des salaires à diminuer.

La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d'autres rapports sociaux. En leur absence, l'effondrement ne pourrait être évité qu'à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires des ressources caractéristiques d'une économie de guerre. La sortie du capitalisme aura donc lieu d'une façon civilisée ou barbare. »

(Ecologica d'André Gorz)

Nous ne manquons pas de ressources

C'était un résumé du fondement théorique qui fait de nous des alterécologistes.

La conscience désormais indiscutable de l'urgence écologique multiplie les écoles de pensée écologistes et les propositions de toutes les familles politiques.

Les écologistes sont répartis en trois grandes tendances historiques, auxquelles s'ajoutent les déclinaisons nouvelles de la galaxie "décroissantiste" :

  • L'écologie fondamentaliste, celle de l'ordre naturel, dont l'influence est plutôt en régression (et n'a jamais été forte en France)
  • L'écologie environnementaliste, majoritairement sous influence libérale, qui promeut une réponse par le développement durable des entreprises, les industries de l'environnement, les multinationales des déchets, le capitalisme vert en un mot
  • L'écologie politique, une approche globale des conséquences des actions humaines sur nous-mêmes, notre environnement et notre avenir et celui de notre seule planète. Cela implique une réflexion simultanée sur les questions environnementales et sociales, sur les décisions économiques, la prise en compte des besoins et de l'utilité sociale et environnementale. Cela implique fonder un art de vivre ensemble, de nouvelles solidarités et un approfondissement démocratique.
  • Les tenants de la décroissance, l'objection de croissance, le mouvement MAI, qui se revendiquent du tiers mondisme et de la culture de la résistance.

À cela s'ajoute les programmes écologiques des partis tant de gauche que de droite qui ne peuvent plus faire l'impasse. Mais surtout, fait nouveau, des militants de la gauche anti-libérale, souvent en rupture de parti ou en questionnement sur l'efficacité de l'action de transformation de leur parti, mettent aujourd'hui les questions écologiques sur le même plan que les questions sociales.

Les ressources ne manquent donc pas pour avancer vers une réelle transformation écologique et sociale de nos sociétés.

Pourtant l'écologie est dans une situation paradoxale : face à un changement profond dans la prise de conscience des questions environnementales et la compréhension de l'ampleur de la destruction de l'environnement déjà engagée, l'écologie politique est en crise. Au moment où la justesse de son approche crève les yeux des plus récalcitrants, l'écologie politique est malade de son succès. Cela prouve qu'il ne suffit pas d'avoir raison plus (trop) tôt, ou de "prêcher" des catastrophes à plus court terme que les autres, encore faut-il faire des propositions qui puissent constituer une "rupture soutenable" avec les pratiques du vivre ensemble dominantes, les pratiques économiques au premier chef.

Le verdict est là, politiquement terrible. Les Verts sont inaudibles. Aucun autre acteur écologiste ne s'impose. La gauche n'a plus de projet et n'a pas réussi utiliser l'opportunité de la crise écologique pour repenser ses fondements. Les collectifs unitaires considèrent encore trop cette question comme marginale à leurs préoccupations.

Des solutions existent pourtant déjà de manière latente, à base d'économie solidaire, de production d'utilité sociale et environnementale, de sobriété personnelle et de précaution collective. Mais la conscience de leur effectivité est faible et la croyance en leur efficacité limitée, même chez Les Verts. Et la situation empire sur fond de crise et révoltes alimentaire, de raréfaction et d'explosion du prix du pétrole, d'accélération des dérèglements climatiques.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Ceci est dû à la conjoncture historique que nous vivons. La notion de "progrès" est questionnée depuis 68 mais ceci n'a pas empêché la fuite en avant vers toujours plus d'abondance de biens. Le productivisme a animé tant l'imaginaire du libéralisme capitaliste que de la gauche socialiste et communiste.

Ainsi la notion de croissance a remplacé celle de progrès. Elle était censée accroître le gâteau à partager et permettre une lutte contre les inégalités sans redistribution douloureuse. Pourtant aujourd'hui de plus en plus nombreux sont ceux qui sont conscients que la croissance du PIB dans l'univers du capitalisme financiarisé mondialisé, par delà la destruction de l'environnement qu'elle engendre, au lieu d'améliorer la vie de tous peut s'accompagner de la destruction d'emplois. Néanmoins ce mot encombre encore nos imaginaires puisque ceux qui veulent redonner une dynamique à l'écologie politique trop institutionnalisée, se sont nommés "décroissants" !

Le changement fondamental du système indispensable pour sauvegarder notre planète et l'humanité et toute la biodiversité qui l'habitent implique une autre façon de vivre, de produire, de consommer et de décider ensemble. Cela est-il possible ? Comment ? En s'appuyant sur les manifestations très vivaces de la "culture de résistance" ? En investissant les institutions politiques ? En couplant les deux approches comme Les Verts ont voulu le faire avant de se cantonner quasiment à la vie partidaire institutionnelle.

Les points d'appui, les mobilisations citoyennes existent

Le combat du Réseau Sortir du Nucléaire, ceux contre les incinérateurs - qui viennent de remporter quelques succès -, le refus des OGM sont autant de démonstrations du dynamisme de la résistance des "lanceurs d'alerte" qui est vieille maintenant de plusieurs décennies. On peut la faire remonter à 1972, avec la conférence de Stockholm qui marque une date significative d'un début de prise de conscience écologique, une date proche des mouvements internationaux de 68 mais pourtant porteuse d'un autre angle de vue qui ne sera jamais approprié par les héritiers de l'esprit de mai (pas plus que le féminisme d'ailleurs) L'élévation du taux de CO2, l'expérience de catastrophes technologiques majeures (Seveso, Bhopal, Tchernobyl) a marqué les esprits durablement. Et ceci dans un contexte où la promesse d'abondance pour tous n'est pas tenue, bien au contraire. C'est le creusement des inégalités sociales au Nord et au Sud qu'a apporté le capitalisme financier, la destruction des protections sociales acquises de haute lutte, la montée de l'intolérance due à l'explosion du chômage.

La dénonciation de la "mal bouffe" va marquer un tournant significatif. Après le démontage symbolique du MacDo de Millau pour dénoncer les mesures de rétorsion américaines face à l'interdiction européenne d'importation de veau aux hormones, la lutte s'est étendue à une remise en cause de l'OMC et de ses pratiques, avec le soutien à la Confédération paysanne de syndicats, d'associations écologiques et de partis de gauche, et une large sympathie de l'opinion publique.

Les mobilisations à Seattle en décembre 1999 ont montré la puissance de ce mouvement et la rencontre d'associations écologistes, les "Amis de la Terre" notamment, et de syndicats dans le combat contre l'OMC et la "marchandisation" du monde. Seattle a aussi permis une première convergence entre mouvements nord-américains (comme Public Citizen) et européens (comme ATTAC) avec ceux des pays du Sud (dans Via campesina par ex).

Ces mobilisations qui donneront les différentes rencontres des FSM et des FSE ont démontré que les préoccupations écologiques ne sont pas le luxe des nantis mais une question de survie de l'humanité, riches et pauvres également concernés mais supportant les conséquences du productivisme et du capitalisme financier inégalement. L'altermondialisme était né.

Ces mouvements d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine sont la conséquence d'une politique délibérée d'exportation de la pollution et des déchets et du productivisme effréné exigé par la compétitivité. Des mobilisations en défense de l'agriculture paysanne, de la reforestation (Wangari Mataï) et de l'accès aux ressources naturelles, menacés de destruction par l'expansion du marché (ou de l'État sous influence de la banque mondiale et du FMI), ainsi que des luttes contre la dégradation de l'environnement provoquée par l'agro-business dans les campagnes ou les délocalisations successives vers des marchés du travail toujours plus opprimés.

Chico Mendes restera le symbole de l'articulation entre luttes sociales et écologie, résistances paysannes et indigènes, survivance des populations locales et sauvegarde d'un enjeu global pour l'humanité, la protection de la dernière grande forêt tropicale. L'initiative du Mouvement des Paysans Sans Terre (MST) contre les OGM, dans un affrontement direct avec Monsanto, a précédé les mobilisations en France contre la même multinationale.

Aujourd'hui la demande d'électricité, d'eau courante, de dispensaires va de pair avec le refus de la pollution et de la destruction du milieu naturel au nom des "lois du marché" et des impératifs de la globalisation capitaliste dans beaucoup de pays du monde.

Partout les institutions ont été investies

Les écologistes ont recueilli des succès aux élections locales, partout où ils se sont présentés, en Europe et dans le monde. Aux élections nationales, leurs succès sont plus limités, sauf dans les pays à élections à la proportionnelle. Mais quel que soit l'impact électoral, les élu-e-s sont plus ressentis comme des panseurs des dégâts du productivisme que comme les concepteurs d'un autre mode de développement. D'ailleurs là où ils ont accédé durablement au pouvoir législatif, comme en Allemagne, cela les a rapproché du modèle en place plutôt que l'inverse. L'institutionalisation n'a donc pas eu les résultats espérés. Faute à la spécialisation ? les uns dans les mobilisations, les autres dans les institutions ? La rencontre entre altermondialistes et partis écologistes n'a pas, à de rares exceptions près, eu lieu. Les institutions ne sont pas adaptées à la mondialisation.

Surtout les partis qui sont des formes démocratiques vieillis sont plus des machines électorales que des lieux de créativité politique. Ils sont encore incontournables pour protéger les fondements démocratiques mais ne sont pas (et ne peuvent pas être) à la hauteur de l'enjeu de transformation écologique et sociale auquel l'humanité doit faire face.

Qui n'avance pas, recule

Pourtant, les destructions au niveau mondial sont plus graves que jamais. La pollution des mers, le déboisement des forêts tropicales, les changements climatiques, montrent clairement que la dynamique globale de la crise écologique reste inchangée. Cette crise montre la nécessité, par-dessus toute réforme, d'un changement fondamental de notre société.

Déjà les analyses du Club de Rome aboutissaient à la nécessité d'une planification mondiale et d'une régulation politique de l'économie. Pourtant le libéralisme économique a dérégulé ce qui l'était et marchandisé jusqu'aux patrimoines génétiques.

Il est temps de changer de braquet, d'instituer la politique au niveau où elle devrait être mondial et européen, au lieu de la laisser enfermée dans les frontières d'un pays de la taille d'une grosse métropole mondiale !

Dire clairement ce que nous sommes et voulons

Quelques pistes de réflexion pour un manifeste :

  • Postulat 1 : Les humains vivent dans un univers mondialisé. Ils en ont conscience mais ne savent pas encore le penser politiquement.
  • Postulat 2 : Il faut délocaliser les conceptions politiques. La vie de chacun, qu'il vive au Nord ou au Sud, relève de cet univers mondialisé (travailler, préserver sa santé, se distraire, rencontrer, aimer, communiquer), les conceptions politiques, les partis, les modes décisionnels citoyens sont encore de proximité d'où leur échec à expliquer et l'indifférence des citoyens. La politique est le secteur de la vie le plus impacté par cette « incapacité ».
  • Postulat 3 : La globalisation libérale est un danger pour l'humanité, la globalisation en général, l'universalisation est une chance de survie et d'égalité pour les humains.
  • Postulat 4 : La planète sur laquelle les humains sont apparus est un monde dont ils connaissent les limites physiques. Elle est Le lieu du monde, qui se veut sans frontières. (Seul le commerce a réussi à le faire par des relations brutales que nous n'arrivons pas à contrecarrer parce que nous ne sommes pas arrivés au même niveau conceptuel d'intégration politique).
  • Postulat 5 : L'humanité est universelle par l'égalité dans la diversité. Cette universalité reste un impensé politique, ne serait-ce qu'à cause de la discrimination faite aux femmes (qui est structurante). La diversité doit devenir un bien commun de l'humanité.
  • Postulat 6 : Sans recherche d'un « ordre mondial » de la solidarité, il n'y a plus de gauche possible.
  • Postulat 7 : Sans recherche d'un « ordre mondial » de la cohabitation au monde (et ce n'est pas vivre ensemble), la démocratie est un vain mot.

Des solutions existent déjà : la relocalisation des activités économiques est possible, dans un cadre d'utilité sociale et environnementale. Il ne manque que l'adhésion des acteurs aux valeurs de l'économie sociale et solidaire pour les mettre en actes.

Et maintenant ?

Comment à partir de ces postulats, proposer des solutions appropriables par le plus grand nombre car il est trop tard pour se contenter de prescripteurs aussi révolutionnaristes décroissantistes soient-ils ! Il ne suffit pas d'affirmer qu'un autre monde est possible. Une autre manière d'être au monde est déjà là qu'il faut valoriser et mettre en réseau toutes les initiatives à l'instar de ce qui s'est fait au XIXième siècle : lutte contre l'inacceptable du système dominant et expérimentation indépendante simultanée.

Il est temps de construire au niveau européen, c'est difficile mais indispensable. Que le premier réseau qui stabilise des relations en fasse profiter les autres.

Surtout qu'aucun des réseaux n'essaie de s'imposer aux autres.

Surtout que la recherche d'une unité ne vienne pas encombrer nos débats. Nos différences sont nos richesses. Des partis existent. Nous savons qu'en construire serait se mettre dans le même piège que ceux qui existent déjà. Il nous faut agir avec ce que nous avons. La structuration locale (et c'est le bien le plus précieux, le réalisé politique le plus important de la dernière période), les réseaux a-hiérarchiques et foisonnants.

Comment créer une synergie positive entre ces différents réseaux dans leur diversité ?

C'est bien là l'enjeu de la réussite de journées comme celles de Miremont.

Aux Verts

La situation politique des Verts

Les coalitions entre écologistes semblent aux Verts les alliances les moins difficiles à assumer. Pourtant, si faire des listes ouvertes aux autres écologistes, c'est faire des listes avec des pro-nucléaires ou des libéraux économiques, alors autant se tirer une balle dans le pied avant de partir. Car les électeurs, qui sont rationnels et de mieux en mieux informés, n'ont que faire de projets structurellement contradictoires.

C'est la raison pour laquelle aux Européennes les Verts français doivent s'autonomiser du Parti vert européen dont le positionnement politique n'est pas en accord avec le leur mais surtout avec le projet d'un univers solidaire mondialisé dont les luttes de travailleurs sans papiers sont les prémisses et la meilleure nouvelle depuis longtemps.

Il est indispensable de retrouver la radicalité écologiste des Verts, cela signifie poser des actes notamment dans les institutions, en relation avec les mouvements sociaux et en réponse concrète à leurs attentes. Quand des élus Verts laissent passer un incinérateur, sont-ils à la hauteur de la tâche ? Pourquoi cela est-il un non-événement interne ?

Il ne s'agit pas de lancer une chasse aux sorcières mais de prendre conscience lucidement de la situation politique des verts.

Sortir de l'impasse

Les Verts ne sont plus dans l'actualité politique. Y revenir, c'est redevenir un vecteur d'interpellation de la société. Dire clairement ce que peut être une décroissance soutenable et solidaire ici pour construire l'avenir de celles et ceux de là-bas sur le reste de la planète. Sinon les Verts auront l'avenir durable des Radicaux, centenaires mais sans impact sur le réel, si ce n'est faire passer les réformes constitutionnelles de Sarkozy !

De toute façon, il sera très difficile pour n'importe quel parti de gauche en France de se tirer de ce mauvais pas. Trouver une solution se fera à plusieurs ou ne se fera pas.

textes/pour_un_manifeste_alterecologiste.txt · Dernière modification: 2008/08/16 17:17 par jerome
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