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valeurs et concepts

Une adresse de Jean Lafont aux Verts sur le sujet "Les Verts et la décroissance", qu'il nous a également envoyée.

Quelle décroissance (Jean Lafont) ?

I - Un débat sur la décroissance

s’est engagé dans notre parti à l’occasion de la préparation du congrès, et c’est une bonne chose. Décroissance « conviviale », « solidaire », « soutenable », les adjectifs fleurissent pour essayer de qualifier ce dont il s’agit et de rendre le terme de décroissance plus « acceptable », car plusieurs décennies de « société de consommation » ont ancré dans la plupart des esprits l’idée que la croissance était nécessaire au progrès, la décroissance étant alors plus ou moins associée au retour à des situations de pénurie, dont les récessions périodiques que connaît le capitalisme rappellent régulièrement la rigueur aux classes laborieuses.

Plutôt que de me risquer à proposer d’autres qualificatifs, je voudrais m’attacher ici au fond de la question. L’emploi du terme de « décroissance » part de la prise de conscience du caractère limité des ressources que l’humanité peut tirer de la terre, et de leur épuisement inévitable à un avenir désormais rapproché, compte tenu du rythme de leur exploitation, qui dépasse largement leur capacité de renouvellement. Dès lors, l’espèce humaine doit revoir profondément ses modes de production et de consommation, pour les rendre compatibles avec ces données incontournables, sous peine de disparaître, à l’instar de plusieurs civilisations dans le passé, qui n’ont pas su ménager les ressources de leur environnement. La situation actuelle est cependant singulière et inédite, car il ne s’agit plus désormais d’un problème local, c’est le devenir même de l’humanité dans son ensemble qui est en jeu.

D’une certaine manière, les capitalistes ont commencé à reconnaître eux-mêmes l’existence du problème , comme le montrent les engagements pris sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre – engagements de Kyoto, réflexions en cours dans plusieurs pays occidentaux sur le « facteur 4 » – même s’il y a souvent loin des engagements à la réalité. Evidemment, il ne s’agit pas ici de changer la logique du système, mais simplement d’en atténuer certaines conséquences (dans une logique qui s’apparente à une « décroissance de l’empreinte écologique ») ; le progrès technique (et la croissance !) est réputé apporter à lui seul l’essentiel des réponses.

II - Aujourd’hui, en simplifiant à l’extrême, les débats sur la décroissance au sein des tenants de l’écologie s’inscrivent dans deux grandes orientations

1) La première pourrait être qualifiée de techniciste. Faisant fi dans l’analyse du productivisme des causes sociales, inhérentes à la nature même du mode de production (cf. le texte que j’avais rédigé pour les JDE de Coutances), elle propose en pratique une planification de la pénurie par une sorte de despotisme éclairé par des experts. Que ce despotisme se montre bienveillant à l’égard des classes populaires et s’emploie à partager les efforts en fonction des ressources de chacun ne change rien au problème. Cette vision me paraît extrêmement dangereuse et, dans certaines circonstances, elle pourrait apporter de l’eau au moulin de gouvernements moins bien intentionnés, en préparant les esprits à la fatalité de sacrifices qui, n’en doutons pas, pèseraient principalement sur les pauvres. Disons le clairement, cette vision n’est pas la mienne.

2) La seconde considère que les causes du productivisme résident dans le mode de production capitaliste, qui à la fois exploite et aliène le travailleur et pille les ressources naturelles. Ce mode de production, dont l’extension est désormais mondiale, ne produit pas pour satisfaire des besoins, mais pour réaliser des profits. Il ne peut fonctionner (sauf dans les économies de guerre) qu’en suscitant sans cesse de nouveaux besoins, avec les frustrations qui vont avec.

Avec le passage à l’économie de la connaissance, c’est l’individu dans toutes ses dimensions qui est soumis aux exigences de cette économie qui transforme tout ce qu’elle touche en marchandise. Ces deux aspects – pillage des ressources naturelles, aliénation de l’individu – sont comme les deux faces d’une même médaille : on ne saurait lutter contre l’une sans lutter contre l’autre.

Dès lors que la racine du productivisme réside dans les rapports de production, dans l’asservissement du travailleur salarié au capital, la seule manière conséquente de le combattre consiste à remettre en cause cette situation. Le seul projet qui vaille la peine, derrière le terme de décroissance, ne peut donc être pour moi qu’un projet d’émancipation, de libération de l’être humain du pouvoir du capital et de la marchandisation de toute la vie sociale, c’est en réalité un projet révolutionnaire – si l’on ne veut pas se payer de mots.

C’est, à l’évidence, un projet démocratique de libération, de conquête par les masses exploitées elles-mêmes de la maîtrise de leur vie individuelle et collective – vie aujourd’hui aliénée économiquement, culturellement, socialement, pleine des frustrations engendrées par un modèle de consommation qui crée des désirs inaccessibles. Par conséquent, ce projet ne peut pas être octroyé d’en haut par un pouvoir bienveillant, mais conquis par les luttes. On le voit, ce projet s’oppose quasiment terme à terme au premier. C’est, pour moi, le seul projet qui fasse sens pour les masses exploitées, le seul projet qui fera que la frugalité, inévitable en effet, loin de renforcer les frustrations, s’inscrive dans un mouvement de prise en mains de sa propre vie, comme un acte volontaire accompli par des citoyens du monde conscients de leurs devoirs vis à vis de la nature et des autres humains.

III – La décroissance implique donc un processus articulant étroitement actions « d’en bas » et actions « d’en haut »

On ne saurait réduire celui-ci à un catalogue de mesures pour l’action publique, encore moins évidemment en faire un exercice de conviction auprès des capitalistes. Elle implique une véritable décolonisation des esprits, formatés, y compris parmi les classes laborieuses, par des décennies de société de consommation, qui ont ancré fortement l’idée que la croissance et la possession matérielle étaient le fondement du bien-être, voire du bonheur. Comment faire ?

Je discutais récemment de cette question avec Michel Bourgain, qui mène dans sa commune de l’Ile Saint-Denis un travail remarquable. Nous arrivions au constat que le capitalisme était parvenu – et cela fait sa force – à disqualifier les valeurs que portaient les classes populaires, valeurs qui avaient donné jadis au monde ouvrier sa fierté, base de son sentiment d’appartenance de classe, et qui lui avait permis de s’organiser en parti. Il n’entre pas dans mon propos ici de revenir sur l’histoire et sur le désastre d’un projet de socialisme qui a finalement abouti à remplacer les anciens exploiteurs par de nouveaux. Je veux simplement dire par là qu’il faut retrouver dans les pratiques sociales des classes laborieuses – qui seules peuvent porter un projet de « décroissance » qui ne sera pas perverti dans un surcroît d’exploitation – les valeurs qui donneront sens au projet – valeurs d’entraide, de solidarité, esprit d’initiative pour développer des projets qui renforcent le lien social, comme des réseaux d’échanges de services, etc. Notre présence dans les municipalités doit reconnaître et soutenir activement de telles initiatives, sinon, à quoi bon ?

Ces quelques considérations sont bien loin d’épuiser le sujet, mais elles permettront, du moins je l’espère, à situer le débat au niveau où il doit l’être, en soulignant à cet égard que les pratiques valent mieux que les meilleures motions de congrès. Je voudrais simplement ajouter trois points.

Parmi les thèmes sur lesquels il conviendrait de travailler pour décoloniser les esprits, la question des choix techniques me semble cruciale et nous devrions y mettre davantage l’accent que nous ne le faisons aujourd’hui. Certes, nous le faisons déjà sur des sujets majeurs, comme le nucléaire, les OGM, la vidéo-surveillance. Mais les « petits » sujets ont aussi leur importance, je pense aux choix techniques quotidiens, anodins en apparence, mais qui ont parfois des conséquences importantes sur les relations sociales. Ivan Illich soulignait très justement le rôle des outils « conviviaux » pour renforcer l’autonomie.

La transformation de l’économie sera sans nul doute un chantier majeur dans un processus de « décroissance ». L’action sur la « demande », la mise en œuvre de taxes ou d’autres mesures incitatives, les mesures de redistribution, seront bien insuffisantes pour engager les transformations nécessitées par le projet esquissé plus haut, car le cœur du problème réside dans la production. La société devra donc se donner les moyens d’agir sur le processus de production lui même, en en enlevant la maîtrise au capital. Ce ne sera pas une mince affaire. S’il ne s’agit pas de revenir aux anciennes nationalisations et à la planification « par le haut », qui ont montré par le passé qu’elles ne faisaient que transférer le pouvoir à une « technocratie » tout autant productiviste, dominant les travailleurs et leur imposant sa volonté, la question est posée des moyens à mettre en œuvre pour assurer un véritable contrôle social sur la production. Il mes semble, à cet égard, que les écrits d’André Gorz, notamment son dernier recueil, apportent des éléments de réponse majeurs, que je n’ai pas la place de développer ici.

Enfin, la question va se poser de la stratégie à mettre en œuvre dans une économie mondialisée. En paraphrasant un ancien débat, peut-on – et jusqu’à quel point -construire « la décroissance dans un seul pays » ? On voit bien qu’une bonne partie – et sans doute la plus fondamentale -des actes qu’elle implique sont incompatibles avec les règles communautaires de libre concurrence. Dès lors qu’il est exclu de s’isoler à l’intérieur de nos frontières, cela suppose que l’on porte le débat à l’échelle de l’Europe, que l’on noue les alliances nécessaires, que l’on puisse bénéficier du soutien des classes laborieuses des autres pays.

Les Verts ont inscrit la décroissance dans leur programme. Pour autant, il est évident que le débat ne fait que commencer. Celui-ci doit se faire en interne, car de toute évidence, il recouvre des visions multiples qui s’accommodent de pratiques différentes (dont certaines, ne nous voilons pas les yeux, sont plus proches du « développement durable » que de la « décroissance »). Mais le débat doit avoir lieu bien au-delà de nos rangs, avec les écologistes, les altermondialistes, les syndicats, etc., il doit aussi pouvoir trouver des formes concrètes, étayées par des pratiques, car il ne prendra véritablement son sens que le jour où les classes populaires se le seront approprié. Ce ne peut être qu’un travail de longue haleine, qui nécessite aussi de démasquer le contenu caché du « développement durable » qui, que ses tenants en soient conscients ou non, ne porte en lui qu’un simple replâtrage du capitalisme. Menons ce débat sans sectarisme, mais sans évacuer les questions qui fâchent et dans la clarté.

Jean Lafont, le 27 août 2008

textes/quelle_decroissance.txt · Dernière modification: 2008/08/28 16:07 par ekolo
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