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(décembre 2008)

Travail, revenu et dépassement du salariat (Evelyne Perrin)

La généralisation du salariat et les attaques récentes

Dans les économies dites « développées », depuis l’après-guerre, le salariat s’est considérablement étendu, remplaçant de plus en plus les formes d’activité non salariée comme la petite exploitation agricole et l’artisanat. Les femmes sont aussi massivement entrées dans le salariat. Il reste qu’une partie non négligeable de la richesse produite l’est par le travail domestique non rémunéré des femmes. Parallèlement à cette extension du salariat, l’après-guerre a vu se développer une protection sociale avec l’Etat-Providence : congés payés, retraites, sécurité sociale, allocations familiales, et à partir de 1958 assurance-chômage. C’est l’extension du salaire différé ou social, due aux conquêtes de 36, de la Libération, de 68.

Aujourd’hui, alors que le salariat dans nos sociétés capitalistes n’a jamais été aussi développé, les attaques brutales se multiplient contre le salaire différé ou social : attaques contre les retraites, contre la sécurité sociale, contre l’indemnisation du chômage, contre les 35H. Attaques contre tous les services publics, démantèlement et privatisation. A ces attaques s’ajoute l’énorme pression sur les salaires entretenue par un chômage massif et l’aggravation de la précarité. Ainsi la part des salaires dans la valeur ajoutée a-t-elle pu baisser de plus de dix points en vingt ans.
Parallèlement le capitalisme s’est transformé avec la délocalisation des industries, la montée du tertiaire et le développement du savoir ; il devient dans les pays dits « développés » un « capitalisme cognitif », où la valeur est de plus en plus déconnectée du travail individuel concret et produite par des processus collectifs de création, dont une partie échappe au salariat.

Deux thèses en présence pour la transformation sociale, écologique et démocratique

Aujourd’hui, en ce qui concerne la relation travail-revenu, deux thèses sont en présence parmi ceux et celles qui veulent faire advenir la transformation sociale, écologique et démocratique :

  • la première est d’élargir le salariat et d’étendre le salaire social
  • la seconde est de créer pour tous un revenu d’existence payé par l’Etat.

La première est notamment défendue par Bernard FRIOT ( Cf. « Et la cotisation sociale créa l’emploi »), qui estime que les salariés doivent lutter pour imposer un élargissement de la protection sociale assurée par le salaire social et fondée sur les cotisations sociales des salariés et des patrons.

Proche est la revendication défendue par la Confédération CGT: le Nouveau Statut du travail Salarié. Il s’agit de conserver au salarié qui perd son emploi son salaire et son statut de salarié, sa qualification, son ancienneté, son droit à la carrière ou à l’avancement, à la formation et à la retraite, de la sortie du système scolaire jusqu’à la retraite.
La seconde proposition est défendue par les économistes proches de Toni Négri, pour qui le passage au capitalisme cognitif rend nécessaire la déconnection entre travail salarié et revenu, et rend possible le versement par l’Etat à tous d’un revenu d’existence décent. Dans cette filiation, suite à la longue lutte des intermittents du spectacle en 2003-2004, la Coordination Intermittents et Précaires d’Ile de France a proposé un « nouveau modèle d’indemnisation », basé sur le SMIC pour tous en référence à une période travaillée, et un plafonnement de l’indemnité à 2,5 SMIC.

Entre les deux thèses, a été élaborée en 2006 par des associations de chômeurs et de précaires, Solidaires, divers mouvements, une plate-forme unitaire pour un statut de vie sociale et professionnelle, assurant à tou-te-s, avec ou sans emploi, une garantie de revenu décent et la continuité des droits sociaux (à la formation, à la retraite, à la carrière, à la santé, au logement, aux papiers…). Ce statut serait financé par un fonds interprofessionnel mutualisé reposant sur une autre répartition de la richesse.

La première proposition (tous salariés avec un fort salaire social), si elle semble être plus facile à atteindre car s’appuyant sur l’architecture actuelle de la protection sociale où interviennent les syndicats en présence, ne risque-t-elle pas d’enfermer l’individu dans le travail salarié et donc subordonné à vie ? La seconde proposition suppose un grand bouleversement des rapports sociaux et la levée du tabou du travail : comment l’imposer, par quelles luttes sociales ? Comment sera définie la contre-partie au revenu alloué ? Avec quel contrôle social ? Cette deuxième proposition ne risque-t-elle pas de légitimer de nouvelles attaques contre le salaire social en justifiant le versement par l’Etat de primes ou revenus inférieurs au seuil de pauvreté adossés à de bas salaires et des emplois à temps partiel – sur le mode de l’actuel RSA ?

Une troisième voie ?

Nous avons en commun de souhaiter travailler à l’émancipation humaine, et d’abord à l’émancipation du travail, tout en permettant à chaque humain de réaliser ses talents et compétences en participant au bien commun. Le système capitaliste nie totalement ces objectifs.

Si le rêve du « grand soir » pour beaucoup d’entre nous n’est plus crédible, notre tâche urgente est de développer, partout et avec tous, toutes les expériences sociales permettant de reprendre du pouvoir sur nos vies, à commencer par le travail, la production, et en continuant par la répartition des richesses produites. Cela passe par la réappropriation de l’appareil de production et par la reprise par les salariés de leurs entreprises sous forme de coopératives, démocratiquement contrôlées, et de mise en réseaux solidaires ; par le renforcement et la démocratisation de tous les services publics, existants ou supprimés, et leur extension à tous les biens communs (eau, terre, air, fluides, santé, logement, éducation..), ce qui suppose comme le note Philippe Zarifian de supprimer la séparation entre usager, citoyen et travailleur; par le développement de l’auto-production, la relocalisation des activités économiques, les monnaies locales, l’appropriation collective du savoir. Une véritable sécurité sociale professionnelle fait partie intégrante de l’émancipation, à condition qu’elle ne soit pas assortie d’un workfare ou d’un learnfare, et qu’elle soit élargie à toutes les formes de travail et d’activité, salariés ou non, et enfin, qu’elle soit directement gérée par les bénéficiaires.

Cela suppose aussi un contrôle démocratique sur la circulation et la répartition des richesses (par une fiscalité forte et redistributive) et un contrôle populaire de la création de monnaie. Cela signifie réappropriation des terres, des outils de production, du capital, du savoir… Mais tout danger de bureaucratie et de dictature du prolétariat doit être évité par l’effectivité des débats démocratiques (démocratie directe et non représentative), une rotation et un non cumul des responsabilités.

Alors même qu’il y aura toujours à soigner les malades et à élever les enfants, le salariat pourra-t-il être totalement dépassé ? Cela doit être notre horizon, mais à condition de penser le lien entre chaque humain et la société (don et contre-don, contre-partie négociée…). Il faut tirer les enseignements des expériences historiques de contrôle ouvrier, la Commune de Paris, 36 en Espagne, voire les kibboutz, mais plus près de nous en y introduisant l’urgence écologique, l’AZLN du Chiapas, la Bolivie…Il faut dès à présent envisager les étapes, dessiner le chemin, comme le recommande Thomas Coutrot dans son dernier exposé à Utopia (« Comment sortir du capitalisme ? Vers un socialisme civil », 18/10/2008), en proposant des orientations très concrètes et axes de lutte.

textes/travail_revenu_et_depassement_du_salariat.txt · Dernière modification: 2008/12/25 20:53 par ekolo.lx
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